AVANT QUE LA DESESPERANCE N ENVAHISSE…… les ANTILLES SUR SEINE !

Par par Marianne Payot et , publié le 26/07/2004 à 00:00

Samedi 3 juillet 2004, pelouse de Reuilly, à Paris. Le Carnaval tropical bat son plein. On est encore loin des fastes de Notting Hill, à Londres, mais George Pau-Langevin, déléguée générale à l’outre-mer de la ville de Paris, ( aujourdhui Ministre des Outre Mers) peut être satisfaite. Année après année, le carnaval antillais prend de l’ampleur et les couleurs des chars caribéens investissent les rues de la capitale. Un jour peut-être, comme pour le Nouvel An chinois, les chaînes de télévision en montreront des images.

Pourtant, plus que l’envie de faire la fête, la morosité gagne aujourd’hui les 500 000 Antillais et Guyanais de métropole. Alors qu’on ne cesse de leur dire qu’ils sont des Français à part entière, ils ont découvert qu’ils sont, selon la formule d’Aimé Césaire, des «Français entièrement à part». «J’aurais préféré que ma différence vous soit indifférente, lance l’avocat Yvon Thiant, président d’une fédération d’associations d’originaires d’outre-mer. J’ai l’impression que nos aînés étaient mieux traités que nous aujourd’hui», lâche, songeur, celui qui se présente comme le fils spirituel de Gaston Monnerville, ancien président du Sénat d’origine guyanaise.

Discriminations, défaut de représentativité, billets d’avion trop chers… De toutes parts fusent les récriminations et se font jour les revendications. Une attitude nouvelle pour cette population discrète, plus encline à se fondre qu’à se distinguer. Longtemps, en effet, les migrants antillais et guyanais n’ont pas fait de vagues. Les pionniers, ceux de l’immédiat après-guerre, n’étaient qu’une poignée, fiers représentants d’une classe moyenne élevés dans la passion de l’école républicaine – l’une des voies, avec le métissage, de sortie de l’esclavage. Avocats, hauts fonctionnaires, médecins: l’instruction leur a ouvert les portes de la société française, l’ascenseur social marchant alors à fond. Au début des années 1960, la migration change de causes. Dans les îles, les usines de canne à sucre ferment les unes après les autres. Le chômage s’accroît, les esprits s’échauffent parmi les déracinés de la plantation, comme en témoignent les révoltes martiniquaises (1959) et guadeloupéennes (1967).

Paris s’inquiète et organise massivement l’émigration antillaise dès 1962, à travers le Bumidom (Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d’outre-mer), afin de désamorcer les tensions et de fournir la main-d’?uvre nécessaire au bon fonctionnement de l’administration. En moins de trente ans, la population venue des DOM-TOM est multipliée par dix. Chaque départ est l’occasion d’une fête: on prend le bateau pour trouver un emploi, sinon pour faire fortune dans la «mère patrie». «Ces fils et filles de paysans quittent enfin la terre, explique le Dr Serge Romana, biologiste à l’hôpital Necker, à Paris. Une terre dévalorisante, qui rappelle l’esclavage.» La plupart s’engouffrent alors dans la fonction publique: mairies, hôpitaux, PTT, RATP, SNCF, bénéficiant des emplois réservés aux nationaux. «Leur afflux tient aussi à la confiance fondamentale des domiens dans la vertu émancipatrice de la loi, souligne George Pau-Langevin. Quand on est dans l’administration, on n’est plus soumis à l’arbitraire d’un patron.» Sans oublier, bien sûr, les congés bonifiés de deux mois tous les trois ans, qui permettent de repartir au pays en famille. Quant à l’autre domaine de prédilection, le sport, avec sa kyrielle de champions (de Marie-José Pérec à Christine Arron), il relève de la même évidence: le chronomètre ne connaît pas les couleurs…

Résultat: même si l’âge d’or de la migration a pris fin avec la crise économique, en 1975, les domiens – surtout les domiennes – forment de gros, très gros bataillons dans les services publics franciliens: ils sont 5 000 à la mairie de Paris – plus de 10% des agents – 12 000 à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) – 14% – 2 500 au centre d’action sociale de la ville de Paris, et ils représentent 12% des salariés de La Poste. Leur point commun? Ils appartiennent tous, ou presque, à la catégorie C, qui correspond aux emplois les moins qualifiés. Discrimination? Pas sûr, si l’on en croit, notamment, un rapport de l’Inspection générale de la ville de Paris, chargée en février 2003 par Bertrand Delanoë d’enquêter sur l’égalité des chances des agents originaires d’outre-mer. Il ressort de ce document que 97% de ces agents n’ont pas de diplôme et n’ont donc que de faibles chances de promotion.

Aux yeux du Guadeloupéen Ary Michineau, responsable CFDT à l’hôpital Cochin – Saint-Vincent-de-Paul, le problème n° 1 demeure celui de la formation continue: «Les textes existent, mais il faut des autorisations d’absence, des crédits et de réelles incitations à se bouger. Les Antillais, il est vrai, ont tendance à somnoler, alors ce sont les plus avertis qui en profitent.» Autre revendication: l’indemnité d’éloignement. Equivalant à douze mois de salaire tous les quatre ans, elle est accordée depuis 1953 aux fonctionnaires d’Etat et théoriquement octroyée depuis 1986 aux agents des hôpitaux. En réalité, seuls les hospitaliers métropolitains ?uvrant dans les DOM en bénéficient. Un dossier compliqué et dangereux à terme. Dans certains hôpitaux, comme à Evry ou à Corbeil (Essonne), on recrute déjà beaucoup plus d’aides-soignantes congolaises que guadeloupéennes ou martiniquaises. Elles sont moins chères…

Les Antillais ont dorénavant appris à réclamer leur dû. Pendant des années, leur préoccupation était moins de faire respecter leurs droits en métropole que de préparer le retour au pays. La valise était sur le palier, le bulletin de vote dans les urnes de Lamentin ou des Abymes, la maison s’achetait outre-Atlantique. Bref, on était juste de passage. Et puis, le vent a tourné. Les Antillais de France, traités de «négropolitains» par leurs frères des îles, ont compris que leur vie était aussi ici, sur cette terre francilienne – 80% d’entre eux habitent cette région, entre Evry, Sarcelles et Massy – qui a vu naître 80% de leurs 160 000 enfants. Des naissances qui, écrit le sociologue Claude-Valentin Marie, «ont transformé l’émigration de travail en immigration de peuplement». «L’heure du bilan est venue, ajoute-t-il. Partir? Rester? Revenir? L’immigration antillaise vit la fin d’une époque. Les questions demeurent, les frustrations se sont faites plus vives.» En attendant un hypothétique retour – les générations des années 1970-1980, parvenues à l’âge de la retraite, vont bientôt être confrontées à ce dilemme – les Antillais de France relèvent la tête. Et voient un paysage… parsemé d’embûches. Leurs enfants, à l’instar de tous les gamins de banlieue, connaissent des difficultés scolaires, le chômage, la délinquance. Les yeux rivés sur MTV et «en pleine errance identitaire, les jeunes d’origine antillaise refusent l’acra-boudin-zouc de leurs parents», explique le Dr Romana. Plus séduits par la blackitude que par la négritude césairienne, ils rêvent devant les rappeurs new-yorkais tandis que leurs mères (un quart des Antillaises sont chefs de famille, 78% d’entre elles ont un emploi) rentrent fourbues du travail.

L’ascenseur social – et, avec lui, l’espérance, moteur de la dynamique créole – s’est arrêté. Le racisme anti-Noirs, réel ou fantasmé, a pris le relais. Les portes de l’administration s’ouvrent moins facilement qu’hier, les portillons des entreprises privées restent fermés, même aux plus diplômés d’entre eux, les logements sont soudainement occupés… C’est à travers leurs enfants que les Antillais prennent conscience des dysfonctionnements de l’intégration à la française par le mérite. «Je me rends compte que c’est à moi, à présent, de renvoyer l’ascenseur, affirme l’écrivain Daniel Picouly, car le modèle ne fonctionne plus. Moi, l’enfant de Villemomble [Seine-Saint-Denis], je ne pourrais pas suivre aujourd’hui le même parcours.» Et l’auteur à succès de pointer l’absence d’identification possible pour ces jeunes de banlieue: «Tous les gosses ont besoin de se projeter dans des héros. Or l’unique image qui est renvoyée par la télévision est celle de dealers serrés par les flics. Et cela risque de durer, car le cinéma ne veut prendre aucun risque. Alors que les droits de mes romans ont été achetés, les producteurs considèrent qu’il n’y a aucun comédien nègre «bankable» pour jouer le rôle du chevalier de Saint-Georges ou celui de mon père, le héros de Champ de personne.»

Firmine Richard, seule actrice antillaise à enchaîner actuellement les rôles (notamment avec Francis Huster, dans Le Grand Patron, sur TF 1), s’enflamme à son tour: «Simone Schwarz-Bart [Ti Jean l’horizon], la grande romancière guadeloupéenne, a écrit un scénario formidable sur trois générations de femmes. Il est refusé depuis trois ans sous prétexte que «cette communauté n’intéresse personne». C’est comme cela qu’il y a vingt et un ans Rue Cases-Nègres, le film d’Euzhan Palcy tiré du roman de Joseph Zobel, a reçu le lion d’argent à Venise. Par ailleurs, aucun comité de lecture ne comprend des Noirs. La France est frileuse. Regardez les Etats-Unis: ils ont su miser sur Whoopi Goldberg, et ils ont eu raison.»

Pour inverser cette tendance, Jacques Martial milite plus que jamais. Après le coup d’éclat du Collectif égalité interpellant le ministre de la Culture lors de la cérémonie des Césars 2000, l’acteur de Claire Devers et de la série Navarro (99 épisodes à son actif) a créé la Compagnie de la comédie noire, qui a pour objet de favoriser la présence des minorités visibles dans les métiers du spectacle. «J’ai dû apprendre ce que c’était que d’être noir, se souvient-il, le jour où l’on m’a dit que je ne jouerais jamais ni Oreste ni Alceste, mais les seconds valets. C’est extraordinaire d’être français, beaucoup de nations nous envient notre devise, «Liberté, égalité, fraternité», mais aujourd’hui tous les compétiteurs ne sont pas sur la même ligne de départ.»

Stéphane Pocrain, le chroniqueur d’On a tout essayé, sur France 2, ronge, lui aussi, son frein. Alors qu’il s’apprête à publier à la rentrée un manifeste sur l’égalité effective (Le Serpent à plumes), l’ex-porte-parole des Verts tempête: «On nous demande de nous intégrer, alors que nous sommes Français! La société doit reconnaître la diversité de ses cultures. Ma présence chez Ruquier est une manière de lutter contre les écrans blafards.» Des écrans que Katia Barillot aimerait bien imprimer de nouveau. A 30 ans, cette animatrice guadeloupéenne, qui a travaillé pour France 3, Canal ou MCM, ne peut que le constater: le fait d’être plus ou moins noir joue sur les chances d’obtenir une émission, et cela même sur RFO. Mais elle confesse aussi la difficulté des Antillais à se vendre: «Nous avons peur de nous dévoiler. Tout est secrets de famille, non-dits… C’est l’héritage de l’esclavage.» Daniel Picouly, qui présente depuis peu sur RFO une émission littéraire (Tropismes), se fait encore plus incisif, parlant de l’ «individualisme» et de la «méfiance» comme des «deux tendances lourdes des Antillais». Reste que, comme tous ses frères d’armes, il en vient à évoquer, du bout des lèvres, le mot «quota».

Si elles sont philosophiquement contre, toutes les «stars» antillaises – peu sujettes à l’amertume – en appellent en effet à l’instauration d’une politique volontariste en la matière. «J’ai tellement rencontré de filles à papa et de maîtresses que d’imposer des gens qualifiés par le biais de quotas ne me choque pas. Les mauvais s’élimineront d’eux-mêmes», soupire Katia Barillot. «La solution est politique, martèle Jacques Martial. Le politique doit prendre conscience du danger pour la République.»

Du côté des politiques, justement, la situation n’est guère plus reluisante. «Les conditions d’accueil dans les partis sont lamentables, s’indigne l’écologiste Stéphane Pocrain. On dit aux Antillais: «Toi, tu colleras des affiches.» Il faut continuer à se battre pour s’imposer. Je compte bien me présenter en 2007 à la mairie des Ulis [Essonne].» Cette fibre militante, Stéphane la tient de son père, José Pentoscope, un économiste président de plusieurs associations d’originaires d’outre- mer et qui fut conseiller municipal PS à Massy de 1983 à 1995. Témoin de son implication dans la vie de cette cité essonnienne, qui compte plus de 10% d’Antillais: la statue grandeur nature de Toussaint Louverture, l’esclave noir affranchi héros des Caraïbes, érigée au centre de la ville. Mais ils sont peu nombreux, à côté d’un Pentoscope, à figurer en bonne place sur les listes des partis. Pas un conseiller de Paris antillais, deux seules petites élues à la région, une au PS et une au FN… Lors des dernières régionales, les débats furent d’ailleurs plus que houleux. Avec, en première ligne, Patrick Karam, président du Collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais, une association toute jeune mais fort remuante. Un forcing qui poussa Jean-Paul Huchon à prendre «dix engagements contre les discriminations», parmi lesquels la création d’un conseil régional de l’égalité et de la diversité républicaine – qui sera présidé par Yvon Thiant – et le versement d’aides financières pour les transports aériens des jeunes Franciliens originaires d’outre-mer.

La continuité territoriale est, en effet, le cheval de bataille de tous les domiens en général, et de Karam en particulier. Il ne se passe plus un jour sans que l’ «agitateur politique» harcèle le ministère des Transports ou organise une manif devant le siège d’Air France. Il est vrai que la compagnie nationale, tout comme Corsair, pratique des prix souvent prohibitifs lors des vacances scolaires (plus de 1 200 euros l’aller-retour aux Antilles) en échange d’un service de qualité très moyenne sur des avions souvent vétustes. D’où les difficultés pour les Antillais de séjourner dans leurs familles et des dépenses exorbitantes des entreprises publiques au titre des congés bonifiés – l’AP-HP, par exemple, envoie à ses frais quelque 5 000 agents outre-mer tous les ans. Karam, suivi par plus de 200 parlementaires de tous bords, demande le respect de l’obligation de service public (soit un prix plafond du billet) prévue par l’Union européenne, qui est appliquée en Corse.

«Le problème majeur de l’Antillais n’est cependant pas économique, il est identitaire, estime le Dr Romana, membre du Comité pour la mémoire de l’esclavage. Cette population, issue d’un crime contre l’humanité, est en proie à de nombreux dysfonctionnements – relations conflictuelles entre hommes et femmes, hiérarchie sociale sur la base de la couleur, suspicion et méfiance au sein de la famille. Alors nous essayons de trouver des outils – groupes de parole, par exemple – afin de soulager ces souffrances humaines.» Pour le sociologue Claude-Valentin Marie, membre du comité, cette revendication identitaire est aussi une réponse à la stigmatisation qui frappe la communauté antillaise. Et à l’occultation de la traite et de l’esclavage dans la mémoire de l’histoire de France.

C’est le 23 mai 1998 que le débat sur l’esclavage s’est imposé. Ce jour-là, à l’appel de 300 associations, 40 000 personnes ont battu en silence le pavé parisien. «Personne ne s’attendait à une telle affluence, se souvient le Dr Romana. Pour la première fois, les fils et les filles d’esclaves disaient leur fierté. Une revendication toujours sous la menace d’une dérive communautariste. Claude-Valentin Marie en est bien conscient et parle des «dangers de l’intégrisme culturel», mais aussi de la formidable vitalité de cette population jeune. Qui, à peine enracinée dans son espace caribéen, a été sommée de se (re) construire en territoire métropolitain. Une gageure et un défi que la République française devrait s’efforcer d’accompagner. Avant que la désespérance n’envahisse les Antilles sur Seine…

source l EXPRESS sous le titre le blues des Antillais 07.2004

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