Jacky Dahomay, 69 ans, est philosophe et guadeloupéen. Lors du Congrès international des écrivains de la Caraïbe, il y a quelques semaines, il avait fait une intervention très intéressante sur les identités caribéennes. Excellent connaisseur de la société antillaise, il est une de ses voix les plus toniques, indépendantes et courageuses. En Guadeloupe, il a été un des rares à prendre position contre Dieudonné ou, plus récemment, à soutenir l’historien Jean-François Niort, accusé de ne pas être dans la ligne par les indépendantistes.

Relation instrumentale à la politique, désir illusoire d’indépendance, difficulté à avoir une pensée singularisée… Ce sont quelques-unes des questions auxquelles Jacky Dahomay réfléchit depuis plusieurs années.

Lors de la récente ouverture du Mémorial de l’esclavage, on a vu qu’en Guadeloupe, les positions sur la mémoire et les réparations étaient contrastées…

Pour résumer la question, disons qu’il y a une mémoire qui libère et une mémoire qui emprisonne. La première est une mise à distance qui permet la recherche historique et se projette vers le futur. La seconde, de nature pathologique, se nourrit d’une confusion du passé et du présent. Avec ces débats, on a l’impression d’être passé d’une quête identitaire politique à une revendication d’identité prépolitique, renvoyant à la race ou à la couleur de peau. C’est lié à l’échec du mouvement indépendantiste, mais cela interroge aussi notre capacité à élaborer un projet de société. Depuis leur échec politique d’après 2009, les indépendantistes essaient de créer une tension entre Blancs et Noirs, ça leur permet d’exister. Tout ce qu’il leur reste, c’est de ressasser l’esclavage. Mais la plupart des Guadeloupéens, les jeunes et les classes populaires notamment, détestent ça.

Vous parlez de la «politique des identités» dans l’espace caribéen. Qu’a-t-elle de spécifique ?

Dans la période de l’esclavage, les Noirs n’avaient pas accès à l’espace public. Ils étaient attachés à l’espace de l’habitation [la plantation, ndlr]. Ils n’avaient ni liberté de circulation ni possibilité de créer un espace public. Mais ils ont quand même fait société. Dans l’habitation, d’abord. Ils se retrouvent là alors qu’ils viennent d’ethnies différentes, de langues différentes. C’est ce qui a donné naissance à la langue créole. Ensuite, ils peuvent avoir leur jardin, aller au marché. Enfin, ils ont leur jour de réjouissance, le dimanche. Bien que cela fût interdit, les maîtres toléraient qu’ils se rencontrent entre esclaves d’habitations différentes. Bref, ces gens font du «commun». Il se crée un imaginaire commun qui s’exprime dans la musique, une manière de vivre… Du lien est créé, qu’on peut dire «communautaire». Mais un lien hors de l’espace politique, un lien prépolitique. En 1848, quand ces hommes accèdent à la citoyenneté, ils entrent en politique à partir de cette pratique communautaire. Cela détermine la vie politique au XIXe siècle, et sans doute encore aujourd’hui. On le voit notamment dans le rapport à la loi. Les chercheurs qui ont étudié le conte créole ont remarqué que sa figure centrale, Compère Lapin, est un personnage qui s’en sort toujours par la ruse. Son idéologie ? L’éloge de l’individualisme. Chacun s’en sort comme il peut, en rusant avec la loi. C’est un affaissement de la raison morale au profit de la raison instrumentale. En Guadeloupe, la loi est ce avec quoi il faut ruser.

Il y a chez les Antillais, dites-vous, une difficulté à débattre dans l’espace public…

C’est souvent difficile d’énoncer un propos qui soit compris comme une argumentation intellectuelle. Les gens ont plutôt tendance à répondre par la menace ou le dénigrement. En Guadeloupe et en Martinique, les gens ont peur d’avoir une pensée singularisée. Avant de prendre position, on se demande ce que tel ou tel groupe va penser. L’individu a du mal à se détacher du groupe. Des linguistes ont d’ailleurs remarqué que la littérature antillaise n’est pas une littérature du «je» mais du «on» : il n’y a pas l’épaisseur de la subjectivité, on parle de tout sauf de soi.

Moi, lorsque j’interviens dans le débat, j’écris à la première personne et j’assume les risques (menaces, insultes) que je peux prendre. Très symptomatique de cette situation : «l’affaire Niort-Zandronis». Début avril, Danick Zandronis [un militant indépendantiste] a attaqué l’historien Jean-François Niort [professeur à l’université de Pointe-à-Pitre] sur ses travaux sur le Code noir. Il a écrit : «N’oublie pas que tu es un Blanc France et, du côté des militants et patriotes, TOUT est perçu et analysé selon cette grille.» Il le compare à un «petit Salman Rushdie» et lui conseille d’«aller exercer ses talents hors de notre pays car il est persona non grata». Ici, quasiment tout le monde a désapprouvé, mais personne n’a osé le dire. Pourquoi ? Parce que Niort est blanc. C’est comme s’il n’était pas de la communauté. Il a fallu que je me batte seul pendant des semaines avant que d’autres se joignent à moi pour dire que la position de Zandronis était inadmissible.

Comment décririez-vous la relation de la Guadeloupe à la métropole ?

En Guadeloupe, la politique n’a jamais visé le bien commun, elle n’a jamais été un lieu de sens. Les anciens esclaves sont entrés dans le champ politique sur le mode de la famille et du clan. Le rapport aux élections est purement instrumental : on vote pour tel maire parce que notre famille aura telle chose. Par ailleurs, durant un siècle, de 1848 (l’abolition) à 1946 (la départementalisation), les mouvements politiques ont été des mouvements pour des droits sociaux – les droits politiques étaient acquis depuis 1848. En 1946, les élus qui, comme Aimé Césaire et le PC, étaient pour la départementalisation exprimaient une demande d’assimilation. Comme si l’assimilation aux droits de l’homme n’avait pas suffi et qu’il fallait une assimilation à la nation française.

Cela dit, il y a ici un réel amour pour la France. S’il y a une chose qui a marqué les Guadeloupéens, c’est la Révolution française. Quand, le 4 février 1794, la Convention décide d’abolir l’esclavage, elle envoie Victor Hugues qui installe la guillotine dans le centre de Pointe-à-Pitre, et on commence à couper les têtes des békés [les planteurs]. L’esclavage est rétabli par Napoléon en 1802, puis aboli définitivement par la IIIe République. Dans l’esprit des Guadeloupéens, il y a donc une mauvaise France, raciste. Et une bonne France, qui abolit l’esclavage et donne des avantages sociaux. D’où cet attachement qui explique qu’ici, il n’y ait pas eu de mouvement profondément nationaliste. L’idée d’indépendance demeure minoritaire et, à chaque fois qu’il y a un mouvement social et qu’on croit qu’il va se traduire en mouvement indépendantiste, cela échoue lamentablement.

La Guadeloupe et la Martinique sont les seules îles de la Caraïbe à ne pas avoir accédé à l’indépendance. Elles ont un statut de colonies qui ont été départementalisées, peut-être qu’inconsciemment c’est mal vécu. Quand on voyage dans la Caraïbe, on nous dit : «Vous êtes une colonie française.» On a beau dire : «Non, ce n’est pas tout à fait une colonie», on est mal à l’aise avec ça. La question identitaire insiste beaucoup en Guadeloupe et en Martinique. Cela étonne les autres Caribéens qui nous disent : «Qu’est-ce que vous avez à toujours parler de l’esclavage ? Nous, nous avons de vrais problèmes sociaux et économiques.» Il y a une contradiction entre le bien-être de la Guadeloupe et de la Martinique – qui ont le niveau de vie le plus élevé de l’Amérique latine et de la Caraïbe – et l’insistance sur la quête identitaire, sur une souffrance sans cesse exprimée par ceux que j’appelle les «souffrants victimaires».

Comment les Antillais peuvent-ils sortir de cette identité malheureuse ?

D’abord, le fond de ma pensée : il y a ici une classe moyenne qui accumule beaucoup d’argent et qui passe son temps à consommer. Ils sont tout le temps à Dubaï. Pour quoi faire ? Des courses, ils achètent. Ici, ils ont des 4 × 4 et des villas, ils ne sont absolument pas intéressés par la culture et, en plus, ils exploitent le peuple. Or, ce sont eux qui se disent les plus nationalistes. Ils ont un bien-être matériel qu’ils ne veulent pas reconnaître mais, comme ils ont un peu mauvaise conscience, ils tiennent ce discours identitariste.

Par ailleurs, je pense que, s’il existe un droit incontestable à l’indépendance, la nation est un choix. Il se trouve que l’écrasante majorité de la population de nos îles refuse l’indépendance et le montre à chaque élection. Dans la situation mondiale actuelle, l’indépendance serait illusoire – même l’Etat grec n’est pas indépendant. L’indépendance, pour un pays de 420 000 habitants ? Cela entraînerait une terrible régression sociale. En même temps, cette appartenance française est mal vécue parce qu’elle n’a pas été voulue dans la clarté d’un débat public. Les Guadeloupéens doivent dire clairement ce qu’ils veulent : l’indépendance ou l’autonomie. Il faut un débat qui implique toute la société civile. C’est de là que peut sortir une vision plus claire du bien commun et de notre appartenance à la France. Je ne vois pas d’autre solution pour l’instant.

Je suis républicain dans ma conception de l’évolution statutaire de nos pays. Le problème est que l’idée de République est en crise. Les difficultés à intégrer les Français originaires d’anciennes colonies le prouvent. Il faut une refondation républicaine, les Antilles peuvent y participer. Il faut aussi une radicalisation de la démocratie, le peuple ne pèse plus assez sur les décisions, les règlements remplacent la loi. Il faut enfin ce que j’appelle une «gauche radicale», qui s’écarte des théories révolutionnaires du passé qui, se fondant sur le droit du peuple, mettaient en sourdine les droits de l’homme et laissaient une large place à la violence.

Mais surtout, ce que je propose, c’est de repenser cette histoire de peuple. Un peuple n’est pas une substance éternelle et immuable, c’est une construction. On est peut-être un peuple au plan de l’histoire, mais il faut faire peuple différemment.