EVOLUTION OU FRANCISATION DU CREOLE ?

Créole tchòlòlò, charabia et hypercorrection : le ridicule de la décréolisation aux Antilles

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Le grand paradoxe

par Térèz LEOTIN

Depuis quelque temps, certains de nos concitoyens procèdent à une traque permanente des mots qu’ils croient dus ou empruntés à la langue créole, qui viendraient irrespectueusement et sans vergogne, créoliser notre bonne vieille langue française, et ils cherchent à tout prix, sans crainte du ridicule, à les en chasser.

Selon, Jean Pic de la Mirandole, philosophe et théologien humaniste italien du 15e siècle, le ridicule fait partie des choses qui ne tuent pas, le philosophe ajoute que si le ridicule ne tue pas, il a le pouvoir de rendre fort, très très fort, car ce qui ne tue pas rend fort.

Une espèce d’académie insolite (parce que sans habit vert) est mise de fait en place, en quelque sorte, par ceux qui cherchent, en dépit de tout, à protéger la langue française, alors même que celle-ci a déjà ses propres académiciens (en habit vert ceux-là) qui la protègent des invasions des autres langues qui voudraient la parasiter.

Le grand paradoxe chez nous c’est que le comportement est opposé pour la langue créole qui n’a pas d’académie et dont la proximité avec la langue française est telle qu’elle se laisse de plus en plus phagocyter par cette langue, et ce dans l’indifférence la plus totale.

Pour préserver la langue dite « haute » qui doit rester pure, l’on s’applique à éviter tout va-et-vient dans sa parole. On évite d’employer la langue intermédiaire autrement dite mésolecte ou interlecte, pour lui préférer une langue aseptisée telle que doit être, dans l’imaginaire de beaucoup, la langue de Molière. C’est ainsi que les enfants ne disent plus « manman » ce mot est devenu depuis peu barbare et impropre. Le bon mot français « maman » le remplace. Si l’on savait que dans un ouvrage de la Française de France, dessinatrice et scénariste Claire Bretécher, on peut y lire que l’un de ses personnages qui habite la Normandie profonde dit « manman », en parlant de sa mère, le comportement aurait-il été le même ? Tous les Martiniquais disaient « manman » et pourtant d’avoir appelé leur mère « manman » au lieu de « maman » cela n’a pas empêché à certains de devenir des Césaire, Zobel, Orville, Confiant, Monchoachi ou Placoly.

C’est ainsi, aussi, que pour ne pas dire « dachine », l’on achète des « choux de Chine » au marché et dans les libres services, or ce mot francisé à outrance serait tout bonnement le mot « dasheen » que notre court passé d’anglais nous aurait fait conserver dans notre langage, et puis ces choux dits de Chine sont inconnus du panier agricole de la ménagère….. de Chine où nul ne les connait.

L’on invente des mots. Un autre exemple : Une pomme de cannelle, cette nomination est jugée plus conforme et donc plus correcte que le mot pomme cannelle qui paraît impur. Selon l’interlocuteur qui le pense inconsciemment ou non, le « de » aurait disparu en créole, il lui est utile et judicieux d’ennoblir la pomme en la baptisant pomme de cannelle, et avec le « de » surajouté, il en fait comme on dirait en français, la pomme de la discorde. Du moment que les mots n’aient plus de consonance créole, c’est ce qui importe. Une hypercorrection permanente, une surveillance de tous les instants, pour exprimer en bon colonisé le bon langage, y veillent.

Qui n’a pas chez lui un « pimentier », ou encore « un pommier d’eau » ? Il y en a qui ont banni de leur langage le mot « soulier » car on le retrouve dans la langue créole, pour le remplacer par « chaussure ». L’on n’achète plus « un cornet de pistaches » mais bien un « paquet de cacahouètes » pour montrer que l’on connait le mot exact « cacahouète » et l’on rend du même coup le mot cependant français « cornet » incorrect. (Cornet morceau de papier roulé, de manière à pouvoir contenir quelque chose. Un cornet de papier. – Un cornet de dragées.)

À son tour, le mot « oursin » va remplacer en créole, le mot « chadwon ». « Man manjé oursen » (oursin mot français) au lieu de « Man manjé chadwon » (chadwon mot créole) [j’ai mangé des oursins.] Dans cette même logique, « Man koché bagay la anlè katalog la » (koché mot français) va remplacer « Man kwaté bagay la » (kwaté mot créole) sans choquer personne, [J’ai coché l’objet sur le catalogue]. On va entendre « I ventéyinè » au lieu de « I névè-d-swè. » En français « Il est vingt-et-une heure. » Nous ne parlerons même pas de la structure grammaticale comme dans la phrase créole « pen Jéra ka vann » qui est devenue « pen ki vann par Jérar » littéralement en français : « du pain vendu par Gérard. »

Nous constatons donc que le français peut pénétrer la langue créole, mais que le contraire est un crime de lèse-majesté.

Men, sa ki pa bon pou zwa, ess i djè bon pou kanna ? (Ce qui n’est pas bon pour l’oie conviendrait-il au canard ?) Il est recommandé, à juste titre, d’éviter de bloquer l’interlocuteur s’exprimant en créole. Il ne faut pas l’interrompre en se transformant en gendarme qui pourrait lui faire abandonner l’usage de cette langue qui est en souffrance. Il faut le laisser donner libre cours à son expression. Comme il l’entend. Comme il sait le faire. Comme il le veut. Mais ne pourrait-on l’aider à accepter l’idée et admettre que tout comme la langue française la faute puisse aussi exister en créole ? Le linguiste Jean Bernabé dit que le processus de « décréolisation » concerne tous les locuteurs et même les plus engagés. Tous les locuteurs sont inscrits dans cette dynamique. Cela tient aux conditions lexicales du créole, dont la langue pourvoyeuse est le français, langue de plus en plus co-maternelle. Une revalorisation du créole « concerne spécialement les journalistes et animateurs, les enseignants, ainsi que les écrivains, qui doivent s’en donner les moyens. »

Pourquoi ne pourrions-nous avoir tout de même une prise de conscience qui nous inciterait à une considération plus saine à l’égard du créole, à une espèce de réaction de vigilance, qui concernerait chacun d’entre nous ? Ne pourrait-on arriver déjà, à se demander si on doit continuer d’accepter n’importe quoi en créole, alors même que la vigilance chez tout un chacun demeure très active dès lors qu’il s’agit de la langue française. De nos jours l’évolution des langues et la féminisation de certains mots sont telles que l’on dit en français « une ministre », « une auteure » maintenant sans crainte, mais personne n’acceptera : « la jupon », « une morceau de pain », « une timbre », « ton fourchette », et encore moins : « j’ai pris courir », « venais je venais », « j’ai mangé soup », « ma boudin est plein » etc. etc. Le locuteur maladroit sera bien entendu l’objet de multiples sarcasmes, sans oublier les sobriquets malveillants qui le poursuivront toute sa vie. L’on se pressera de voler tout de suite, au secours de cette langue « menacée », pour y porter sa touche corrective. Ce qui est normal. Sauf que pour le créole on s’en moque. Dire ou entendre : « cocotier a « , « arbre à pain an », « voiture mwen an », « sé chevaux a », « adan conjoncture la » ne dérange pas.

« Yo ké reproché nou de être adan dé démarche autocentré anlè kò nou menm, ess nou kay an sorti kó nou ? » (On nous reprochera d’être dans des démarches autocentrées sur nous-mêmes, serons-nous en mesure de pouvoir nous en sortir ?)

Cette phrase qui a été entendue sur les ondes, le 1er février 2015, laissons-la à l’appréciation de ceux qui le veulent bien. Ce n’est pas du français, nous le savons, mais pour autant, même si les langues évoluent, est-ce encore du créole ? Dans ce cas, le créole ne serait-ce qu’un charabia ?

Térèz Léotin

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1 commentaire (+ vous participez ?)

  1. luckbrown
    Oct 04, 2015 @ 15:25:30

    et que dire de la translation du créole en français ? où le sens ne semble parfois plus le même .
    ou du double langage dans la même phrase : il y avait tellement de monde on aurait dit un touffé yinyins!!!!(anecdocte rapportée dune rédaction )
    Ce qui a suscité la réaction selon laquelle on ne saurait commencer une phrase en français ….. si ou pas finiye en kréol !!!!!

    Réponse

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