LANGUE CREOLE ET CREOLISATION

 Une lecture des origines selon Robert Chaudenson

Featured imageAllocution de Marie-José Emmanuel, professeur de lettres, lors du mois du créole 2013 dans le cadre du colloque « PAWOL PA NI KOULÈ, Incidences subjectives du bilinguisme créole-français aux Antilles ». Cette manifestation organisée par l’École Régionale ALI-Antilles  s’est déroulée du 24 au 27 Octobre 2013 à l’Hôtel Fort Fleur d’Epée au Gosier (Guadeloupe).

Genèse des créoles selon Robert Chaudenson, linguiste

par Marie-José EMMANUEL

Je vais vous parler, non de ce que je pense moi, mais de ce que dit Robert Chaudenson à propos de la genèse des langues créoles.

La question de la langue créole, de ses origines, de son fonctionnement, de sa place dans le paysage linguistique antillais, de sa graphie, de sa grammaire est une question qui reste posée à tous ceux qui s’intéressent à cette langue créole, à nous d’abord ses fils et ses filles, ses locuteurs privilégiés, à ceux aussi qui s’intéressent aux créoles et aux langues en général.

Les créoles sont devenus de véritables objets d’étude, objets d’étude très controversés et leur histoire, des lieux d’affrontements théoriques sur la manière dont ces langues se sont constituées. Cette question n’est pas non plus sans liens avec le traumatisme qui fonde nos sociétés. Je rappelle que ce sont des idiomes récents qui ne datent pas de plus de trois siècles et qui ont ceci d’exceptionnel qu’ils peuvent rendre compte de la manière dont une langue se crée, évolue, et dont ses locuteurs se l’approprient. Il va s’agir pour moi, de rendre compte de quelques aspects de cet ouvrage remarquable de Robert Chaudenson dont le titre est : La créolisation : théorie, applications, implications, publié en 2003 chez L’Harmattan. C’est une thèse de doctorat, soutenue en 1974, qui compte plus de 500 pages, un pavé, qui étudie en priorité le créole de la Réunion, et celui des Mascareignes. Pourquoi s’y référer pour parler des créoles antillais ?

Tout d’abord, parce que l’hypothèse que Chaudenson travaille à prouver est qu’il y a un lien étroit et consubstantiel entre langue créole et langue française.

Ensuite parce que tout l’arrière-plan historique et sociologique qui nourrit sa réflexion apporte un éclairage et des informations qui touchent à la société coloniale et à son fonctionnement.

C’est une vaste question que celle de la genèse des langues créoles et je m’y attelle, non pas en spécialiste mais en lecteur intéressé.

On va commencer par deux mises au point nécessaires, selon l’auteur, pour réduire la part d’imaginaire qui entoure cette question. En effet, Robert Chaudenson réserve le terme « créole » aux idiomes issus des langues européennes et qui se sont formés dans les sociétés coloniales entre le XVIème siècle et le XVIIIème siècle en rappelant que le mot s’est d’abord appliqué aux individus, donc aux maîtres nés aux Amériques, puis aux « mulâtres, métisses créoles », à la faune et à la flore. Les créoles sont donc des variétés de langues qu’on rencontre dans certaines anciennes colonies européennes, insulaires pour la plupart, ça a son importance, qui sont issues des langues des colonisateurs dès lors qu’elles ont été mises en contact avec les langues des esclaves et qui ont fini par constituer des systèmes linguistiques particuliers et autonomes. Les créoles ne sont ainsi pas compris par les locuteurs européens de la langue correspondante, langue source. Si vous parlez créole à un bordelais par exemple, il n’a aucune chance de vous comprendre.

On va trouver des créoles anglais, espagnols, français, hollandais, portugais. Toutes les situations de contact de langues ne produisent pas des créoles car alors, toutes les langues seraient des créoles. Mais ces situations produisent des langues véhiculaires parmi lesquelles des pidgins Qu’est-ce qu’un pidgin ? C’est une langue réservée à des situations d’échanges commerciaux limités et occasionnels.

Deuxième mise au point, l’auteur va revenir sur le concept de créolisation tel qu’il apparaît chez Edouard Glissant, dans le sens de « monde composite », « monde qui se créolise », « tout-monde ». On ne peut parler de créolisation affirme Robert Chaudenson que dans des contextes sociohistoriques précis marqués par une certaine forme de violence, d’invasions, de conquêtes. La créolisation n’est pas un simple mélange, une sorte d’addition d’éléments mais c’est l’émergence de systèmes culturels nouveaux, de langues nouvelles dans une perspective dynamique. C’est un phénomène essentiellement linguistique, déclare Chaudenson.

Les créoles sont des langues de formation récente et sur lesquelles il est possible de collecter une foule de renseignements de toutes natures à travers les témoignages écrits des voyageurs, des documents produits par des prêtres qui, chargés en particulier de l’évangélisation des esclaves, se sont intéressés de près à la communication avec les noirs dont la forte hétérogénéité linguistique obligeait à trouver un médium commun.

Comment se sont formées les langues créoles ? L’histoire de la créolisation va suivre le développement des sociétés coloniales et s’organiser en deux étapes ; la première dans les sociétés que l’on peut dire « d’habitation » et la deuxième, dans les sociétés dites « de plantation ». Cette première phase est appelée aussi phase d’installation puisqu’elle va durer un demi-siècle. Il faut savoir qu’au début de la colonisation, les Européens sont nécessairement et inévitablement plus nombreux que les esclaves et ce n’est pas sans conséquences sur le plan linguistique. Les Blancs dominent linguistiquement et les Noirs souvent très jeunes, isolés, dans la proximité des maîtres vont très vite apprendre leur langue. La colonie s’installe, l’unité de production est l’habitation, c’est-à-dire la petite exploitation agricole qui cultive le café, le tabac, les épices et l’indigo. Les conditions ne sont pas réunies pour la formation d’un pidgin puisque les esclaves apprennent la langue du maître.

Qu’est-ce qu’un pidgin ? C’est une langue dont les domaines d’usage sont réduits et qui n’est utilisée que dans certains contextes de communication par des individus usant par ailleurs de langues différentes. Le pidgin est une langue éphémère, qui n’a pas vocation à durer et qui disparaît quand la situation qui la suscite disparaît.

Quelles sont l’origine et la caractéristique des populations présentes dans cet espace colonial ? La réponse à cette question permet de déterminer quelles langues étaient parlées et donc quels idiomes ont pu jouer un rôle dans la genèse des créoles.

D’abord, les Européens. A la Martinique, 61% des colons viennent de Normandie, de Bretagne, d’Île-de-France, de Saintonge. Ils sont d’origine modeste pour la plupart et parmi eux, les «engagés» sont encore plus pauvres. Ce sont des petits artisans, des soldats, des marins. Ce sont très souvent des hommes, il y a peu de femmes ce qui explique la formation de nombreux couples mixtes Blancs et Noires et l’apparition des mulâtres. Quelles langues parlaient ces colons ? Pas la langue française des lettrés du XVIIème siècle, mais un français populaire marqué de régionalismes plutôt que les dialectes eux-mêmes. Chaudenson se réfère à divers témoignages, aux documents préparatifs des voyages, etc…

Les Noirs ensuite. Les renseignements sur leurs origines sont moins nombreux et moins fiables. La grande majorité des esclaves de la zone américano-caraïbe vient de l’Afrique de l’Ouest. On note la grande diversité linguistique et ethnique des populations serviles et les noms de « nations » par lesquelles on les qualifie ne signifient pas grand-chose, car ce ne sont pas des noms d’ethnie réelle, mais des noms de lieux de traite ou d’embarquement qui n’ont rien à voir avec les langues qu’ils parlaient. Il souligne aussi que l’usage des langues africaines étaient interdit sur les habitations. Par ailleurs on ne doit pas oublier qu’on vit quasiment en autarcie sur les habitations et que les esclaves n’ont pas le droit de circuler librement. Par conséquent les langues serviles, peu parlées, peu usitées, interdites, sont tombées dans l’oubli et n’ont laissé que peu de traces dans les créoles.

L’auteur affirme par ailleurs, point qu’on ignore généralement, que les esclaves introduits sur les habitations étaient pour la plupart, très jeunes, des enfants et des adolescents. Cela se justifiait pour deux raisons, ils s’adaptaient plus facilement à leur nouvelle vie et surtout étaient plus rentables. Ainsi, 59 % des filles introduites en Martinique, entre 1794 et 1829 avaient entre 10 et 14 ans et, les garçons entre 8 et 12 ans (sources Abbé David et Père Labat). Ce point est important parce que la jeunesse de la population servile est l’une des causes majeures de la perte des patrimoines culturels non-européens. Robert Chaudenson pense que ces jeunes gens n’avaient pas eu le temps de connaître les rituels d’initiation et ne pouvaient donc pas transmettre ce qu’ils ignoraient. En revanche, tout ce qui ne relevait pas de ce type de transmission a pu se transmettre, notamment tout ce qui relevait du « silent language ».

Les Blancs sont plus nombreux que les noirs et tout le monde partage la même vie rude. La domination des maîtres est totale et les noirs complètement intégrés aux familles blanches. Ils apprennent vite la langue des maîtres, et sont « francisés » en moins d’un an. Les enfants des esclaves sont élevés dans « la grande case » avec les enfants des maîtres, leurs étant occupées aux travaux des champs du lever au coucher du soleil. Il n’y a pas eu donc formation de pidgin initial qui aurait donné naissance à un créole, pour la simple raison, affirme Chaudenson, que l’espace de l’habitation n’a jamais été un espace multilingue où se seraient entendu de nombreux idiomes. Au contraire, ajoute-t-il, tout le système de communication colonial est organisé autour d’un français qui est l’idiome usuel et/ou la langue cible de tous. Chaudenson remet ainsi en question les savoirs sur les langues parlées par les esclaves et sur certains points de la créolistique.

« La créolistique, dit-il, est-ce un espace scientifique spécial où l’on peut dire et répéter impunément n’importe quoi ? »

On pourrait poser la question des premiers habitants de l’île : les Caraïbes. Ont-ils laissé des traces linguistiques repérables dans ce qui va émerger sur la plantation ? Chaudenson fait une assez nette distinction entre les contacts Européens/Caraïbes avec les situations de communication où se trouveront plus tard maîtres et esclaves noirs dans « les habitations » coloniales. Les deux moments ne sont pas identiques et superposables. Les racines caraïbes des Antillais seraient à chercher, selon lui, plus dans le silent language de T. Hall (le langage silencieux) et dans les traces culturelles matérielles que du côté des systèmes linguistiques eux-mêmes.

Les choses vont changer quand on va aller vers une société de plantation agro-alimentaire, c’est-à-dire dans la seconde phase de la colonisation. Le déséquilibre numérique entre Blancs et Noirs va s’accentuer car le besoin de main d’œuvre augmente. On fait venir de plus en plus d’esclaves d’Afrique. Le nombre des esclaves créoles va se réduire alors que le nombre des bossales (esclaves nés en Afrique par opposition à l’esclave créole né dans la colonie) va augmenter mais ils vont jouer un rôle social important sur les exploitations. Ils succéderont aux commandeurs blancs, ils vont accueillir les nouveaux, et vont les introduire à leur nouvel environnement. Les esclaves créoles, affectés aux tâches spécialisées ou investis des fonctions d’encadrement deviennent les modèles sociaux et les instructeurs des esclaves nouveaux qui vivent dans les conditions que l’on sait. Au plan linguistique, les conséquences sont capitales. Les Blancs, en cédant aux esclaves noirs les fonctions qui étaient les leurs, fonctions de ce fait rendues subalternes n’ont quasiment plus de contact avec la masse servile. Cette dernière va avoir comme langue cible, non plus la langue du maître, mais les variétés approximatives dont usent les esclaves créoles chargés de leur socialisation et de leur encadrement. C’est alors que la créolisation proprement linguistique va commencer, c’est-à-dire « l’autonomisation d’un système différent du français à travers l’appropriation approximative de variétés de français elles-mêmes approchées ». Approximation d’une approximation, c’est ainsi que le créole démarre. Ajoutons que les locuteurs de ce français approximatif n’ont pas la possibilité de confronter leur production langagière à celle des Blancs ni à celle des esclaves créoles qui vivent dans la proximité du maître.

Robert Chaudenson affirme très clairement que : « Les créoles français nés de la colonisation des XVIIème et XVIIIème siècles, résultent dans le contexte socio-historique de la plantation esclavagiste alimentée en main-d’œuvre par des populations immigrées linguistiquement hétérogènes, de l’appropriation non guidée de variétés approximatives d’un français déjà koïnéisé durant la phase antérieure de société d’habitation ». Il confirme aussi que « La créolisation est en fait, un phénomène exceptionnel dans la mesure où dans les conditions socio-historiques et sociologiquement spécifiques (plantations à mains-d’œuvre juvéniles immigrées ) ont été mis en œuvre, hors de toute contrainte socio-culturelle et de toute pression normative, des processus d’appropriation linguistique non guidée qui se manifestent dans d’autres circonstances, à d’autres degrés, pour les langues en cause, en l’occurrence le français ».

Pour finir nous allons revenir sur le cas des trois îles à sucre situées dans le même espace américano-caraïbe et qui n’ont pas produit de créoles : Saint-Domingue, Cuba et Porto-Rico, qui sont des colonies espagnoles, en sachant que l’espagnol est la plus grande langue de colonisation. Il y a le créole français en Haïti, mais pas de créole à Saint-Domingue séparée de Haïti par une frontière fictive, imaginaire, qui sépare les deux parties de l’île ; un créole anglais en Jamaïque, mais pas de créole espagnol à Cuba.

En effet, en dehors du palenquero, créole de base lexicale espagnole parlé dans la région de Cartagena en Colombie, par les descendants des cimarrones, ces esclaves qui marronnaient les chantiers de construction du fort de Cartagena de Indias et du papiamentu, langue créole des Antilles néerlandaises parlée à Aruba, Curaçao, Bonaire, l’absence de langues créoles dans les zones hispano-lusophones est tout à fait remarquable.

Robert Chaudenson avance plusieurs raisons quant à cette absence. Tout d’abord, les espagnols ont toujours eu le souci d’hispaniser leur empire colonial et de l’éduquer, ce qui n’était pas la préoccupation des autres nations colonisatrices.

Autre raison, qui a sans doute joué, la première grammaire du castillan paraît en 1492, année de l’arrivée de Colomb au Nouveau Monde et dès le XVIème siècle, les premières universités sont fondées dans les colonies : celle de Santo Domingo en 1538, et celles de Lima et Mexico en 1553.

Plus significative, l’absence de créolisation tient à ce qu’en République Dominicaine et à Cuba, la société d’habitation a duré si longtemps que l’espagnol a eu le temps de se fixer dans l’ensemble de la population, certes sous des formes « dominicanisées ou cubanisées » mais sans que l’afflux des populations serviles, au moment du passage à la société de plantation, puisse engendrer un processus de créolisation.

En plusieurs endroits cependant, les conditions pour la genèse d’un créole semblaient réunies : le déséquilibre entre une population esclave parlant une grande diversité de langue et la population blanche, la relative isolation des esclaves dans des zones peu accessibles et qui sont restées leurs zones d’habitation et donc le peu d’accès de la masse servile au monde extérieur. Malgré cela, que ce soit en Colombie (dans le Choco), en Equateur ou au Mexique (communauté de Veracruz), la profonde restructuration grammaticale conduisant à la mise en place de structures créoles n’a pas eu lieu et la variété d’espagnol parlée par ces communautés n’est pas beaucoup plus éloignée du standard que les autres variétés dialectales de la région.

Aucune étude systématique n’a encore donné d’explication à cette absence notoire, en dehors de l’ouvrage de Mc Whorter : The Missing Creole Spanish qui voit surtout dans l’absence des créoles espagnols, un argument pour remettre en cause la clé de voûte de certaines théories de la créologenèse, celles dites : conception de « l’accès limité ».[1]

Il est possible d’évoquer Charles Melman qui explique l’absence de créole chez les brésiliens par la capacité des colonisateurs portugais à aménager une place dans leur langue aux Indiens qui étaient là de même qu’aux Africains déportés. Certains parleront d’absence de préjugés, mansuétude ou indulgence envers les unions et contacts interraciaux ou même de politique d’assimilation. Mais les choses sont sans doute plus complexes. Notons qu’en Afrique, il existe des variétés créolisées du portugais, celles des îles du Cap Vert, ou encore celles du Sénégal : le kriyol, celle de la Guyane portugaise parlée par plus de 500 000 locuteurs et celle de L’Angola. On peut donc constater que les deux premières langues de colonisation des Amériques n’ont pas donné de créoles à l’inverse de la langue française. Voilà ce que je voulais vous dire sur cette question de la genèse des créoles à partir du travail de Robert Chaudenson. Merci.

Marie-José EMMANUEL
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[1] La plupart des théories reposent en effet sur l’idée que les langues créoles ont vu le jour parce que les esclaves avaient un accès limité aux langues européennes (cf La société de plantation de Chaudenson ).

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