LUMUMBA CESAIRE CHAVEZ CASTRO … et EDWARD SNOWDEN

Patrice Lumumba et Aimé Césaire ‘’rattrapés’’ par Edward Snowden
Par ingeta
Date janvier 25, 2014
Dans Analyses & commentaires, Politique & société
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Par Jean-Pierre Mbelu

Lire Edward Snowden plusieurs années après Lumumba et Aimé Césaire conduit à un constat étonnant : les idées peuvent avoir une vie propre à elles ; il est difficile de tuer l’humanité dans tous les humains même là où la barbarie a élu domicile. C’est curieux ! ‘’Les petites mains expertes du capital’’ seraient devenues insensibles à ces petites curiosités suscitées par une interview accordée à un jeune informaticien US de la trempe d’Edward Snowden. Il ne serait pas étonnant qu’elles en fassent ‘’un communiste’’ !

Le mois de janvier touche bientôt à sa fin. Un documentaire est venu nous rappeler qu’au cours de ce mois, en 1961, mourrait ‘’un brillant premier ministre congolais’’[1], Patrice Emery Lumumba. Cet autodidacte congolais avait vu vrai quand, prononçant un discours à la clôture d’un séminaire international à Ibadan le 22 mars 1959, il disait : « Un peuple qui en opprime un autre n’est pas un peuple civilisé et chrétien. » A Ibadan, Lumumba s’en prenait aux impérialistes et colonialistes décidés à torpiller le projet des Pères de l’indépendance africaine voulant faire du continent africain ‘’un continent de la justice, du droit et de la paix’’. Au moment où il prononce ce discours, Lumumba n’est pas tellement une exception pour les combattants africains de la liberté. La critique lumumbiste de l’Occident impérialiste et colonialiste –nous nous dirions des minorités occidentales dominantes et dénuées de tout scrupule, compte tenu du fait que l’Occident est pluriel-, fut la chose la plus partagée dans les milieux africains engagés dans la lutte pour l’émancipation politique de ‘’la mama Afrique’’.
Colonialisme européen ou décolonisation sous le joug américain égale à peu près la même.

Avant ce discours, Aimé Césaire fut un peu radical quand il notait ceci : « Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. »[2] L’un des problèmes cruciaux de l’Occident demeure celui de son prolétariat. L’autre, celui de la colonisation et du nécolonialisme. Césaire pensait même que l’Occident (bourgeois) était maudit. Il écrivait : « La malédiction la plus commune en cette matière est d’être dupe de bonne foi d’une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour mieux légitimer les odieuses solutions qu’on leur apporte. »[3] Prise dans cet étau d’hypocrisie collective, l’Europe bourgeoise a tout détruit sur son passage. « Elle a sapé les civilisations, détruit les patries, ruiné les nationalités, extirpé « la racine de la diversité ». Plus de digue. Plus de boulevard. »[4]

A cette Europe bourgeoise a succédé, à travers le monde, l’empire américain. Qu’allait-elle faire ? « « Aide aux pays déshérités », dit Truman. Le temps du vieux colonialisme est passé. » C’est encore Truman. » Qu’est-ce que cela veut dire ? « Entendez, commente un auteur cité par Césaire, la grande finance américaine juge l’heure venue de rafler toutes les colonies du monde (…). Je sais, écrit-il, que beaucoup d’entre vous, dégoûtés de l’Europe, de la grande dégueulasserie dont vous n’avez pas choisi d’être les témoins, se tournent- oh ! en petit nombre-vers l’Amérique, et s’accoutument à voir en elle une possible libératrice. »[5] Ce petit nombre était loin de comprendre que « l’américaine (est) la seule domination dont on ne réchappe pas. Je veux dire, note Césaire, dont on ne réchappe pas tout à fait indemne. »[6] Même quand elle construit des usines et des industries. « Et puisque vous parlez d’usines et d’industries, ne voyez-vous pas, hystérique, en plein cœur de nos forêts ou de nos brousses, crachant ses escarbilles, la formidable usine, mais à larbins, la prodigieuse mécanisation, mais de l’homme, le gigantesque viol de ce que notre humanité de spoliés a su encore préserver d’intime, d’intact, de non souillé, la machine, oui jamais vue la machine, mais à écraser, à broyer, à abrutir les peuples ? »[7]

Colonialisme européen ou décolonisation sous le joug américain égale à peu près la même. Il y a eu substitution d’un processus décivilisateur par un autre. Bien sûr avec la complicité des larbins et des féodaux, nègres de service ! Et comme du temps de l’expansion de l’empire romain, ces derniers ont lu (et lisent encore), comme les anciens sophistes, dans la destruction des nations et des cultures, dans l’abrutissement de l’homme ‘’américanisé’’ la marche vers l’humanité triomphante ! Or, « lors donc que Rome, dans cette prétendue marche triomphante vers la civilisation unique, eut détruit, l’une après l’autre, Carthage, l’Egypte, la Grèce, la Judée, la Perse, la Dacie, les Gaules, il arriva qu’elle avait dévoré elle-même les digues qui la protégeaient contre l’océan humain sous lequel elle devait périr. »[8]
« l’Europe a perdu ses repères » malgré ses différentes « victoires trompeuses » sur ses ennemis réels ou imaginaires

Récapitulons. Lumumba comme Césaire étaient d’avis l’oppression et la destruction des autres nations, cultures et peuples ne peuvent pas être des signes de la montée en humanité ou en chrétienté. Elles symbolisent la décivilisation portée par la violence, le mensonge, l’hypocrisie collective et le larbinisme. Elles signent la mort lente mais sûre des ‘’civilisations’’ qui travaillent à leur expansion.

Souvent, ces ‘’civilisations’’ opèrent sur le court-terme contrairement à l’Egypte pharaonique et à la Chine d’avant la colonisation. Déjà, elles s’essoufflent pour avoir rusé avec leurs principes et participer depuis cinq siècles au ‘’dérèglement du monde’’. En 2009, Amin Maalouf publiait un livre remarquable dans lequel il notait ceci : « Mon inquiétude est d’un autre ordre ; c’est celle d’un adepte des Lumières, qui les voit vaciller, faiblir et, en certains pays, sur le point de s’éteindre ; c’est celle d’un passionné de la liberté, qui la croyait en passe de s’étendre sur l’ensemble de la planète et qui voit à présent se dessiner un monde où elle n’aurait plus sa place : c’est celle d’un partisan de la diversité harmonieuse, qui se voit contraint d’assister impuissant, à la monté du fanatisme, de la violence, de l’exclusion et du désespoir (…). »[9]

Pour ce lanceur d’alerte, « le navire sur lequel nous sommes embarqués est désormais à la dérive, sans cap, sans destination, sans visibilité, sans boussole, sur une mer houleuse, et qu’il faudrait un sursaut, d’urgence, pour éviter le naufrage. »[10] Longtemps après le livre de Césaire susmentionné, Amin Maalouf se rendait compte que « l’Europe a perdu ses repères » malgré ses différentes « victoires trompeuses » sur ses ennemis réels ou imaginaires. Et que la supériorité militaire des USA ne leur conférait pas automatiquement une supériorité économique et morale. (Voilà que les Chinois seraient sur le point d’acheter le journal New-York Time et IBM. Depuis ‘’la guerre[11] à plus de 3000 milliards’’ contre l’Afghanistan et l’Irak, ils sont les grands pourvoyeurs des sous à l’empire (en carton ?) US.)

Avant Amin Maalouf, en 2002, E. Todd avait déjà écrit un ‘’essai sur la décomposition du système américain’’ dont Chomsky est un critique permanent du point de vue de son abus de puissance, de la politique des bonnes intentions et du déficit démocratique[12].
‘’soki omoni ndoki belela’’ (si tu vois un sorcier, crie, appelle au secours)

Et il y a quelques mois, un jeune informaticien de la NSA, Edward Snowden, est venu enfoncer le clou en mettant à nu les pratiques d’un empire aux abois espionnant électroniquement ses citoyens, ses alliés et le monde entier. Les larbins et les autres ‘’petites mains expertes’’ de l’empire font comme si Edward Snowden n’avait pas parlé et dit entre autres ceci : « Vous savez, je n’ai fait que ce qui devait être fait. Je ne suis pas un héros, juste un déserteur. Le « système », comme on dit, qu’il soit économique ou policier, tient pour une part sur des gens qui ne font que leur travail. Des gens qui ne font que mettre au point des alliages de métaux qui deviendront plus tard des engins atomiques ; qui ne font qu’un morceau d’algorithme qui analysera les conversations privées de la planète. »[13] Et il ajoute : « Personne ne se sent responsable de rien. Or l’histoire du XX° siècle a montré que cette division des tâches, ce morcellement du travail peut conduire à des horreurs sans que personne ou presque n’en réalise la portée. Moi, je ne pouvais plus participer à la barbarie. Pour en faire l’expérience, je sais bien que tout le monde ne peut déserter facilement. Mais faire « fuiter » des informations, c’est déjà refuser d’être un rouage. C’est déjà subvertir cette machinerie inhumaine qu’est la bureaucratie. »[14] Et cette barbarie a duré. Voici ce que Césaire en disait déjà en 1955 en traitant de la décolonisation africaine sous les auspices de l’empire US : « L’heure est arrivée du Barbare. Du Barbare moderne. L’heure américaine. Violence, démesure, gaspillage, mercantilisme, bluff, grégarisme, la bêtise, la vulgarité, le désordre. »[15]

Décider de ne pas y participer, d’être un rouage du réseau ne relèvera jamais de l’esprit moutonnier. Mais plutôt du courage, de l’esprit d’abnégation et un sens aigu d’un sacrifice consenti pour le bien du plus grand nombre. Sur ce point, nous estimons, à notre humble avis que les Césaire, les Lumumba et les Edward Snowden seront toujours minoritaires. ‘’Déserter’’ un boulot bien rémunéré et un standing de vie respectable, ce n’est pas une mince affaire. D’ailleurs, quand le nombre de ce genre d’hommes atteint un seuil critique, une révolution majeure s’opère à travers l’histoire. (La révolution culturelle chinoise[16], le castrisme et le chavisme[17] peuvent être, tant soit peu, classifiés parmi les processus ayant élevé le niveau de la masse populaire (critique) en faisant de la connaissance et de la conscience (d’être soi et pour soi) les choses les plus partagées au sein de la population.)

En lisant Edward Snowden et les autres humanistes cités après Césaire et Lumumba, une chose saute aux yeux : la barbarie n’a pas tellement d’avenir. Néanmoins, elle ne mourra pas de sa propre mort. Elle a une grande capacité de de rebondissement et de nuisance grâce aux ‘’petites mains expertes’’ faisant partie du ‘’rouage’’ et de la ‘’bureaucratie déshumanisante’’ entretenue par une petite bourgeoisie mercantiliste dénuée de tout scrupule et de tout sens moral. Elle peut, à tout moment, mettre les feux aux poudres. Cela d’autant plus que ‘’ses petites mains expertes’’ enseignent l’ignorance quand elles ne corrompent pas tout simplement l’université, l’école et les églises. Elles enseignent la renonciation au livre et à l’étude de l’histoire écrite par les Pères et les meilleurs d’entre nous.

Dieu merci, « on ne tue pas les idées », dirait Fidel Castro. D’où la nécessité de les partager autour des grandes figures de l’histoire tout en restant humble.
Face à la montée des imposteurs[18] soutenus par ‘’la machine à fabriquer la barbarie’’, l’Afrique et le Congo ont besoin des lanceurs d’alerte en plus de ceux qui proposent ‘’des solutions concrètes’’. Une bonne division du travail devrait en tenir compte ; il serait intéressant d’y appliquer le principe selon lequel ‘’soki omoni ndoki belela’’ (si tu vois un sorcier, crie, appelle au secours). Crier et partager le cri avec les siens ne fût-ce qu’en étant un simple relayeur. Partager les informations, la connaissance et le savoir peut être un objectif en soi. Quitte à en faire un usage sage et intelligent au niveau des groupes des minorités organisées en conscience. ‘’Les Ndoki sont déjà en train de dire que l’Afrique est ‘’leur avenir’’…Tobelela…Cette même Afrique, cette ‘’mama du monde’’, ce ‘’ nzete ya mbila’’ qui a été leur passé et leur présent…(A suivre)

Mbelu Babanya Kabudi
[1] http://www.youtube.com/watch?v=lfSpCdo7-vY
[2] A. CESAIRE, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence Africaine, 1955, p.1.
[3][3] Ibidem, p.2. Nous soulignons.
[4] Ibidem, p.18.
[5] Ibidem, p. 19.
[6] Ibidem.
[7] Ibidem.
[8] Ibidem, p. 18.
[9] A. MAALOUF, Le dérèglement du monde, Paris, Grasset, 2009, p. 12.
[10] Ibidem, p. 13.
[11] J.E. STIGLITZ et L. J. BILMES, Une guerre à 3000 milliards de dollars, Paris, Fayard, 2008.
[12] N. CHOMSKY, Les Etats manqués. Abus de puissance et déficit de puissance, Paris, Fayard, 2006.
[13] http://www.legrandsoir.info/interview-exclusive-d-edward-snowden.html Nous soulignons.
[14] Ibidem.
[15] A. CESAIRE, O. C., p. 18.
[16] Lire entre autres A. PEYREFITTE, Quand la Chine s’éveillera…le monde tremblera, Paris, Fayard, 1972.
[17] http://www.legrandsoir.info/hugo-chavez-et-la-pensee-critique-rebelion.html
[18] Lire A. D. TRAORE et B.B. DIOP, La gloire des imposteurs. Lettres sur le Mali et l’Afrique, Paris, Philippe Rey, 2014.

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