Sortir de la victimisation est fondamental disait A.CESAIRE

– Esclavage et réparations : «Sortir de la victimisation est fondamental»
31 mars 2015 par Rédac Creoleways

 

 

 

«Ne nous présentons pas comme une bande de mendiants qui viennent demander réparation». Cette phrase cinglante est d’Aimé Césaire, auteur du mémorable Discours sur le colonialisme, et rapporteur de la loi qui fit de nos pays des Départements français en 1946. Que pensait le Nègre fondamental de l’idéologie des réparations pour la traite et l’esclavage des Noirs ? Avait-il conscience du profond degré de métissage de nos sociétés créoles ? Connaissait-il le rôle actif et intense des Africains, aux côtés des Européens, dans ce sinistre commerce ? Etait-il, malgré cela, profondément attaché tant à l’Afrique qu’à la France ? Chérissait-il ce lien tout en étant résolument anticolonialiste ? Pour mieux cerner sa pensée, voici quelques extraits du livre Nègre je suis, nègre je resterai. Par ses réponses directes, Aimé Césaire, père de la Négritude, s’élance bien au-delà de la question posée.

Françoise Vergès : En mai 2001, le Parlement français a voté à l’unanimité une loi déclarant la traite négrière et l’esclavage « Crimes contre l’humanité » et, depuis, certains groupes réclament des réparations. Le débat n’est pas nouveau, et j’ai pu constater, lors de discussions sur la Commission Vérité et Réconciliation que le statut de la « vérité » n’est pas si simple dans des contextes de violence coloniale et que le terme de « réparation » induit souvent des glissements dans le discours qui s’éloigne du politique et s’accroche au moralisme fixant les figures de victimes et de bourreaux.

Aimé Césaire : « On est en effet venu me voir à ce sujet et, quand on m’a parlé de demande de réparations, j’ai répondu: « Ecoutez-moi, faites comme vous pouvez. Si cela marche, tant mieux, mais moi je considère que c’est tiré par les cheveux ». Ce serait trop facile: « Alors toi, tu as été esclave, pendant tant d’années, il y a longtemps, donc on multiplie par tant: voici ta réparation. » Et puis, ce serait terminé ? C’est irréparable. C’est fait, c’est l’histoire, je n’y peux rien. »

« La réparation, c’est une affaire d’interprétation. Je connais suffisamment les Occidentaux: « Alors mon cher, combien ? Je t’en donne la moitié pour payer la traite. D’accord ? Tope-la ! » Puis c’est fini: ils ont réparé. Or selon moi, c’est tout à fait irréparable. Le terme de « réparation » ne me plait pas beaucoup. Il implique qu’il puisse y avoir réparation. »

« L’Occident doit faire quelque chose, aider les pays à se développer, à renaitre. C’est une aide qui nous est due, mais je ne crois pas qu’il y ait de note à présenter pour la réparation. C’est une aide, ce n’est pas un contrat, c’est purement moral. Je considère que c’est le devoir des Etats Occidentaux de nous aider. Je le répète, pour moi c’est irréparable. Il me semble naturel et évident qu’il faut aider ces peuples à qui tant de mal a été fait. C’est comme ça que je raisonne, et non pas en termes de réparation. Sinon, la logique est la suivante: « Bon, d’accord », puis « Fous le camp, t’as été payé ! »; ou « Le grand-père de cette femme a vendu le mien; allez, exécutes-toi »… »

« Je crois que l’Afrique a droit moralement à une réparation. Essayons d’employer d’autres termes, et ne nous présentons pas comme une bande de mendiants qui viennent demander réparation; pour un crime commis il y a deux ou trois siècles. Bon, on va croire que je suis contre la réparation; ce sera une polémique de plus absolument inutile. »

« Je pense que les Européens ont des devoirs envers nous, comme à l’égard de tous les malheureux, mais plus encore à notre égard pour des maux dont ils sont la cause. C’est cela que j’appelle réparation, même si le terme est plus ou moins heureux. Je pense que l’homme doit aider l’homme, et d’autant plus s’il est responsable dans une certaine mesure des malheurs de l’autre. Je ne veux pas transformer cela en procès, actes d’accusation, rapporteurs, dommages, etc. Combien? Tant de chiffres sont avancés… Je pense que ce serait même leur faire la part belle: il y aurait une note à payer et ensuite ce serait fini… Non, ça ne sera jamais réglé. Je veux penser en termes moraux plutôt qu’en termes commerciaux. »

« Sortir de la victimisation est fondamental. C’est une tache peu aisée. L’éducation que nous avons reçue et la conception du monde qui en découle sont responsables de notre irresponsabilité. Avons-nous jamais été responsables de nous-mêmes? »

« Nous avons toujours été sujets, colonisés. Il en reste des traces. Vous avez été à l’école, vous avez appris le français, vous avez oublié votre langue natale, etc. Lorsqu’on a commencé à écrire le créole, lorsqu’on a décidé de l’enseigner, le peuple n’a pas été transporté de joie. Je visite souvent des écoles, je vais voir les gens, les enfants, j’apprécie beaucoup ces contacts. Récemment, j’ai rencontré une femme à qui j’ai demandé: « Madame, vous avez déposé vos enfants à l’école. Vous savez qu’une mesure extrêmement intéressante vient d’être prise: on va enseigner le créole à l’école. Etes-vous contente ? » Elle m’a répondu: « Moi contente ? Non, parce que si man ka voyé i lékol (si j’envoie mon enfant à l’école), c’est pas pour lui apprendre le créole, mais le français. Le créole, c’est moi qui le lui enseigne, et chez moi » Son bon sens m’a frappé. Il y avait une part de vérité. Nous sommes des gens complexes, à la fois ceci et cela. Il ne s’agit pas de nous couper d’une part de nous-mêmes. »

Pour en savoir plus, lire l’excellentissime ouvrage : « Nègre je suis, nègre je resterai », entretiens avec Françoise Vergès, paru aux éditions Albin Michel (coll. « itinéraires du savoir »).

 

 

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