L’USAGE DES CATEGORIES RACIALES EN OUTRE-MER – 15 Mai 2018

 Silyane LARCHER, Fanny MALEGUE et Benoît TREPIED

Silyane Larcher (URMIS, CNRS), « Citoyenneté et fabrique de la ’race’ durant la période post-esclavagiste aux ’vieilles colonies’ (1848-1890) »

Si en vertu du principe révolutionnaire d’universalité des droits du citoyen, l’abolition de l’esclavage par la Seconde République en 1848 a institué la pleine égalité civile et politique entre citoyens (masculins) de la métropole et ex-esclaves des « vieilles colonies » de plantation, l’égalité civique n’a pas pour autant impliqué la pleine inclusion de ces derniers dans la « communauté des citoyens » (Dominique Schnapper, 1994). La citoyenneté française (droits civils et droits politiques) s’est en effet accompagnée aux Antilles (mais aussi en Guyane et à la Réunion) d’un régime législatif dérogatoire au droit commun. Ces « colonies de citoyens » (Laurent Dubois, 2004) furent régies par un régime juridique les plaçant en dehors des lois applicables en métropole. Quelle « pensée d’État » permit de faire tenir ensemble l’articulation improbable entre égalité civique et exception ? La division de l’égalité qui fonda une mise à l’écart des égaux ou une « altérisation » des citoyens des colonies post-esclavagistes s’est articulée dans la longue durée à une politisation des héritages historiques et anthropologiques des personnes originaires des îles à sucre. En abordant l’histoire de la citoyenneté française à partir de sa marge coloniale caribéenne, on observe ainsi qu’elle ne fut pas toujours unitaire ni abstraite : elle s’est articulée à une fabrique de la race. La logique de racisation par laquelle s’opéra la coupure entre Français de la métropole et Français des « vieilles colonies » anciennement esclavagistes ne se comprend pas simplement en termes coloristes, mais plutôt en termes « civilisationnels » – dirions-nous aujourd’hui en termes « culturels ».

Fanny Malègue (EHESS, INED), « ’Qu’on ne s’étonne plus de voir répéter si souvent un dénombrement des esclaves et des animaux’ : recenser la population dans un empire colonial esclavagiste, Antilles, 1763-1804 »

Alors que la France métropolitaine n’est pas recensée in extenso avant l’ère napoléonienne, des recensements sont réalisés de manière minutieuse et très régulière sur les territoires ultra-marins, et ce, dès le début de l’expansion coloniale. Dès 1635, et avant même que la domination coloniale ne soit effective, ou que des populations aient été envoyées, les instructions données aux membres de la compagnie à charte chargée de coloniser les Isles mentionnent l’ordre d’effectuer un recensement annuel de la population. Le recensement semble dès lors accompagner la construction de l’Empire et l’imposition de la colonialité. Le but de cette communication sera d’explorer cette hypothèse à travers une circulation dans le temps et dans l’espace, des origines du premier Empire colonial à son crépuscule, des colonies antillaises à la Corse, de l’Ancien Régime à l’Empire napoléonien. L’analyse sera aussi aiguillée par la diversité des terrains recensés où l’esclavage n’est pas partout appliqué. Comment s’articule la pratique du recensement à l’imposition de la domination coloniale et impériale et au maintien de l’esclavage ?

Benoît Trépied (IRIS, CNRS), « Les statistiques ethniques en Nouvelle-Calédonie : enjeux d’une exception républicaine »

La Nouvelle-Calédonie est à ce jour le seul territoire de la République française autorisé à produire des statistiques ethniques. Lors des recensements de population réalisés tous les cinq ans, les personnes recensées doivent répondre à une question sur leur appartenance « communautaire » en cochant une (ou, depuis 2009, plusieurs) des neuf cases proposées ; elles peuvent aussi écrire un commentaire après avoir coché la case « Autres ». Ma présentation a pour objectif d’expliquer les raisons de cette exception républicaine et d’ouvrir des pistes de réflexion sur les enjeux et tensions qu’elle soulève. Ce dispositif s’inscrit d’abord dans la continuité administrative d’une technique d’identification des populations élaborée sous l’ère coloniale et prend tout son sens à l’aune du type bien spécifique de colonisation (dite de « peuplement ») qu’a connue la Nouvelle-Calédonie au sein de l’empire français. En outre, les questions communautaires du recensement calédonien sont aujourd’hui constituées en un outil-clé d’évaluation du processus de « décolonisation progressive » qu’expérimente la Nouvelle-Calédonie depuis 20 ans et que le référendum d’autodétermination du 4 novembre 2018 est censé clôturer. Enfin, la possibilité offerte depuis 2009 de cocher plusieurs cases, qui résulte d’une longue mobilisation collective locale, a transformé les représentations dominantes de la population de l’archipel en donnant une visibilité inédite aux personnes auto-identifiées comme « métisses », ce qui n’est pas sans conséquences sur les termes du débat politique entre indépendantistes et anti-indépendantistes.

Discutante : Sarah Mazouz (CERAPS, CNRS)

14-17h, salle Alfred Sauvy, INED: 133, boulevard Davout, 75020 Paris

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