LA MAISON D’Aimé CESAIRE : restaurée bientôt en MUSEE

La « maison d’Aimé Césaire à Redoute (Fort-de-France) va bénéficier du financement des opérations de sauvegarde du patrimoine. Le Président de la République, Emmanuel Macron, a validé mardi 3 avril, le projet de rénovation et de valorisation de la maison du poète et de l’homme politique.

La maison d'Aimé Césaire, quartier Redoute à Fort-de-France. © Martinique la 1ère
© MARTINIQUE LA 1ÈRE La maison d’Aimé Césaire, quartier Redoute à Fort-de-France.
  • Par Jean-Claude SAMYDE
  • Publié le , mis à jour le 
La maison d’Aimé Césaire, patrimoine emblématique de Martinique, figurera sur le jeu de grattage qui accompagnera le tirage spécial du loto du patrimoine, prévu le 14 septembre prochain.

Stéphan Bern, nommé par le président de la République Emmanuel Macron, à la tête d’une mission d’identification et de sauvegarde du patrimoine en péril a retenu dans ses 250 projets, la maison du poète et de l’homme politique, située à Redoute sur le territoire de Fort-de-France.

Aimé Césaire © kobason.wordpress.com
© kobason.wordpress.com Aimé Césaire

Cette nouvelle intervient quelques jours avant le dixième anniversaire de la mort du chantre de la négritude (17 avril 2008). Écrivain, maire de Fort-de-France, député de la Martinique, artisan de la départementalisation, toute l’œuvre d’Aimé Césaire sera valorisée dans ce projet.
La maison d’Aimé Césaire, acquise par la ville de Fort-de-France est devenue par donation, propriété de l’Institut Aimé Césaire.

Raymond Saint-Louis Augustin président de l’institut Aimé Césaire

Cette inscription permettra, par la mobilisation de financements publics et privés, nationaux et locaux et notamment de la Collectivité Territoriale de Martinique, d’entamer les travaux de mise en œuvre de l’installation de la Fondation Aimé Césaire.

Trois projets martiniquais sont concernés par cette opération menée par le ministère de la Culture : la maison Telle au Saint-Esprit, le fort de l’îlet à Ramiers aux Trois-Îlets et la maison d’Aimé Césaire à Fort-de-France.

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23 MAI 2018 , LA MARCHE DU 170e ANNIVERSAIRE DE l’ABOLITION

Amitiés créoles,

Marie-Line MORMIN
Présidente de Tous Créoles ! Paris

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23 mai Journée nationale en hommage aux victimes de l’esclavage

Avril 2018

The great forest

Le 23 mai Journée nationale en hommage aux victimes de l’esclavage

20ème anniversaire de la Marche du 23 mai 1998

170ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage colonial

LA MARCHE DU 23 MAI 2018 partira du Jardin des Tuileries à 15h pour arriver à la Place de la République où se déroulera à partir de 19h00 la fête de la Fraternité LIMYE BA YO (honorons-les).

Le 23 mai Journée nationale en hommage aux victimes de l’esclavage

  Nous marcherons pour honorer avec éclat la mémoire des femmes et des hommes qui vécurent en esclavage et dont les premiers furent libres le 23 mai 1848, il y a 170 ans.

  Nous marcherons pour que soit édifié dans le Jardin des Tuileries le Mémorial des Noms attribués aux 200 000 esclaves devenus libres après le décret d’abolition de l’esclavage du 27 avril 1848. 

  Nous marcherons pour aider la République à repenser ses dispositifs de lutte contre le racisme qui conduit le pays à une fracture raciale mortifère.

 Nous marcherons, nous descendants d’esclaves, avec les descendants de colonisés, de serfs, d’ouvriers et de tous ceux qui ont enrichis cette nation, pour affirmer que la France est notre Pays.

  Nous marcherons pour proclamer que le racisme ne disparaîtra réellement que lorsqu’un Français ne sera plus uniquement un descendant de Gaulois, blanc, chrétien et exclusivement Européen. 

  Nous marcherons avec détermination pour nos filles et nos fils car nous n’avons pas le droit de leur léguer un pays où prospère un racisme décomplexé.

  Nous marcherons car nous sommes décidés à voir pleinement reconnus notre place, notre rôle dans notre pays et notre apport à un avenir pétri de liberté, d’égalité et de fraternité.

L’INVITATION ………AUX SARGASSES !

12 mai 2018 par Cécile Marre

Thierry Lebrun. un professionnel de santé a écrit cette lettre afin de sensibiliser les autorités parce que la situation est grave « on est face à un véritable problème de santé publique et écologique », affirme-t-il.

Il annonce également avoir tiré la sonnette d’alarme auprès de l’Agence Régionale de Santé, mais que ses alertes sont restées vaines. 


« Bonsoir Mr le préfet,


Je suis médecin anesthésiste au CHUM, responsable du service d’anesthésie et président du conseil des blocs du CHUM
.
Ceci n’est pas important !

Les conséquences des sargasses sur la santé des Martiniquais, sur l’environnement et sur l’écologie le sont beaucoup plus!!

Je subis ce phénomène en ligne directe, habitant un des coins, certainement un des plus touchés de la Martinique, Pointe savane, mais aussi en ligne éthique, morale et professionnelle!!!


En tant que médecin j’ai alerté l’ARS, MAIS AUCUNE RÉPONSE!! Surprenant, surtout que je leur parlais comme professionnel de la santé avec des mesures de toxicité au-dessus de la normale et une expérimentation probante non recevable, mais réelle équivalente au dernier jugement de St Brieux…


Mon impression : on se voile la face, mais on est face à un véritable problème de santé publique et écologique et je suis malheureux de voir tous les jours les pêcheurs du Robert vendre leurs poissons au bord de mer avec cette puanteur PESTILENTIELLE (et je pèse mes mots) en toute confiance alors que vous êtes en train de les laisser s’intoxiquer!

Eu égard au profond respect que j’ai de votre fonction, je vous invite dimanche midi à venir manger un poisson frais dans mon domicile, en toute simplicité, près de l’habitant ou plutôt chez l’habitant avec vos proches (dites-moi juste combien vous êtes; pas plus que 6 svp) et vous vivrez quelques heures ce que des Martiniquais vivent H 24 depuis plusieurs mois.


J’ai un regret : de ne pas avoir assez de fond pour porter plainte contre l’état pour  » non-assistance à personne en danger et abus de confiance » et pas assez de temps pour m’en occuper. Ceci ressemble étrangement au HIV en 84/86 où pour la première fois naissait la notion de « RESPONSABLE, MAIS PAS COUPABLE ».


Je ne suis pas fâché, ni aigri, ni procédurier ou revendicatif; je suis tout simplement triste et déçu que les décideurs ne prennent pas leur responsabilité, que l’on joue de l’innocence voire incrédulité des gens, des Martiniquais, qui nous amènent en toute confiance vers de graves pathologies qui engageront notre avenir.

En l’attente de votre réponse à mon invitation ce dimanche, je vous prie de croire en ma respectueuse considération.

Dr Thierry Lebrun

L’EDUCATION A LA MEMOIRE EST ELLE DE GAUCHE OU DE DROITE ?

LE CONSEIL REGIONAL D’ILE DE FRANCE Présidé par Valérie PECRESSE (Les Républicains) refuse de soutenir l’éducation à la mémoire de l’esclavage

PAR Bénédicte MONVILLE DE CECCO Conseillère Régionale(Ecologie) d’Ile de France
10 Mai 2018

La loi du 21 mai 2001 rappelle que la « richesse des nations » occidentales s’est construite sur le crime originel de la traite atlantique et de l’esclavage, moment fondateur dans l’histoire du capitalisme et première phase de son expansion. Dès lors, on comprend qu’elle résonne de manière désagréable aux oreilles des tenants de l’ordre dominant.

Élue en décembre 2015 au conseil régional Île de France, je me suis assez vite étonnée qu’aucune action en faveur de l’éducation à la mémoire de l’esclavage ne soit soutenue par cette institution en particulier dans les lycées franciliens dont elle a la charge. Je demandais des explications en commission éducation et on me répondit que l’association avec laquelle la région avait établi un partenariat régulièrement renouvelé jusqu’à l’arrivée de Mme Pécresse à la tête de l’exécutif régional n’avait pas donné entière satisfaction. On me dit aussi que cette même association n’avait transmis aucun élément de bilan pour l’année scolaire 2015-2016. Je contactais l’association en question qui me confiait de son côté avoir été dissuadée par les services régionaux de déposer une nouvelle demande de subvention qui n’avait aucune chance d’aboutir. Par conséquent, je m’enquérais des éléments de bilan qui avaient pu motiver la décision de l’exécutif et n’y trouvais rien qui puisse la justifier. Mais, considérant que cette appréciation pouvait être subjective, je demandais si l’exécutif envisageait de soutenir une autre association ou du moins ce qu’il envisageait mettre en place pour encourager l’éducation à la mémoire de l’esclavage, de la traite et de leurs abolitions dans les lycées franciliens.

Je n’obtenais aucune réponse. L’embarras où je plongeais mes interlocuteurs chaque fois que je reposais la question suffit à me faire comprendre ce qu’il en était exactement. Mon groupe déposait toutefois un amendement à la commission permanente du 21 septembre 2016 pour rétablir la subvention octroyée auparavant à l’association précitée, sans succès. Le nouvel exécutif francilien n’avait aucune intention de favoriser la diffusion de la mémoire de l’esclavage dans les lycées franciliens. Pire, à cette même commission permanente l’exécutif régional votait une subvention de 50 000 € pour le financement d’une étude sur la faisabilité d’un parc Napoléon en Seine-et-Marne. Celui-là même qui rétablit l’esclavage aux Antilles et trahit Toussaint Louverture, leader de la Révolution Haïtienne.

Puis, vint le moment où nous eûmes à examiner la proposition d’un concours de « chanté Nwel » en Île de France. Pour la première fois, il était fait mention dans un rapport présenté par l’exécutif de Valérie Pécresse de l’esclavage perpétré par des privés et par l’Etat français dans les Amériques pendant quatre siècles : « Il s’agit d’organiser un concours annuel dans la tradition Antillaise issue des périodes de l’esclavage colonial ». Le rapport précisait qu’avec ce concours, l’exécutif visait « à découvrir la culture antillaise, à favoriser une citoyenneté commune, et à valoriser les initiatives autour du partage de cultures ». Si les « chanté Nwel » sont indéniablement populaires en Martinique et en Guadeloupe, cela n’en fait pas moins d’eux une des manifestations contemporaines du religieux – rappelons qu’il s’agit de chanter les évangiles – et d’un rapport au sacré et à la foi qui n’a rien à faire avec les institutions d’un Etat séparé des Églises depuis 1905.

Autrement dit, si Mme Valérie Pécresse refusait de « défendre la mémoire des esclaves et l’honneur de leurs descendants » (loi du 21 mai 2001) dans le cadre des prérogatives régionales et de sa politique d’éducation, elle faisait aussi la promotion d’un rituel religieux au nom de notre « citoyenneté commune », semblant ignorer au passage que tou.te.s les citoyen.ne.s ne chantent ni ne célèbrent Noël, ou de la reconnaissance de la culture antillaise, ainsi qu’on nous l’exposait en séance, enfermant du même coup tou.te.s les antillais.e.s dans une pratique cultuelle.

Je m’en agaçais et déclarais en substance que non seulement l’exécutif francilien avait abandonné la politique régionale en faveur de la diffusion de la mémoire de l’esclavage mais que ce qu’il présentait comme une volonté de reconnaissance des Antilles s’apparentait au pire paternalisme et visait en réalité à ignorer ce dont les Antilles avaient le plus besoin ; une « politique de développement de l’économie locale qui mettrait un terme à la dépendance économique des Antilles vis-à-vis de la métropole et commencerait enfin une redistribution des richesses, lesquelles sont toujours entre les mêmes mains depuis le XVIIe siècle ».

Le président de mon groupe recevait dans les jours qui suivirent une lettre signée par le président du conseil représentatif des français d’outre-mer (CREFOM) qui me reprochait de m’en prendre « aux descendants des propriétaires terriens du 17ème siècle et [de] les [stigmatiser] collectivement, précisant « ceci est une démarche contre laquelle le CREFOM se dressera toujours car nous voulons une société réconciliée et apaisée ». Je passe sur le reste de la lettre à laquelle j’ai immédiatement répondu. Si je cite cet extrait, exemple édifiant de négation des rapports de classes et de « races » hérités de l’esclavage et de la colonisation, c’est parce qu’il est tout à fait révélateur de ce qui se joue dans le refus de Valérie Pécresse de poursuivre une politique régionale de diffusion et d’éducation autour de la mémoire de l’esclavage et, au contraire, dans sa volonté de favoriser la réalisation d’un parc Napoléon au caractère hagiographique ou de promouvoir le rituel religieux des « chanté Nwel ».

La mémoire en effet est toujours le terrain d’un affrontement entre différentes visions du monde et le plus souvent elle est écrite par les vainqueurs : ici les maîtres contre les esclaves, puis à mesure que s’imposait le racisme et la figure de l’esclave africain comme de celle de l’esclave de toute éternité, des blancs contre les noirs. La loi du 21 mai 2001, « tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité » fut portée et soutenue par nous, descendant.e.s d’esclaves. Elle rappelle que la « richesse des nations » occidentales s’est construite sur le crime originel de la traite atlantique et de l’esclavage, moment fondateur dans l’histoire du capitalisme et première phase de son expansion. En ce sens, elle rompt le consensus mémoriel dominant qui présente l’avènement du capitalisme comme une condition du progrès humain. C’est ainsi qu’elle initie pour nous les conditions d’une participation individuelle et collective à un monde commun, puisque nous y sommes finalement reconnu.e.s pour ce que nous sommes.

Dès lors, on comprend qu’elle résonne de manière désagréable aux oreilles des tenants d’un ordre qui n’en a pas fini de régner grâce à l’exploitation brutale du travail humain et de la nature. À charge pour les institutions spécialisées de produire les savoirs explicitement inféodés à leurs intérêts et d’éliminer, ici par absence de financement ou révisionnisme, les savoirs émancipateurs produits par le corps social en fonction de lui-même et de ce dont il a besoin pour s’émanciper.

À charge aussi pour les représentant.e.s des classes dominantes dans nos assemblées d’accentuer les divisions héritées de l’ordre colonial raciste en encourageant quelques manifestations cultuelles folkloriques qui viendront utilement achever le portrait d’un groupe et de sa nature singulière. En régime capitaliste et plus généralement inégalitaire, la division des classes dominées en groupes religieux, culturels, « ethniques », etc. est un puissant levier de reproduction pour le pouvoir. D’où aussi, la duplicité qui consiste aujourd’hui à satisfaire une demande légitime de reconnaissance en encourageant la pratique d’un rituel chrétien quand par ailleurs on stigmatise l’islam et les musulmans et les exemples ne manquent pas malheureusement au conseil régional d’Île de France : « À l’intérieur d’une même nation la religion morcelle le peuple et dresse les unes contre les autres les communautés spirituelles entretenues et renforcées par le colonialisme et ses instruments » [Franz Fanon 2002 (1961), p. 156].

Si la religion fut un instrument de la division et de l’assujettissement des peuples colonisés, l’exemple du conseil régional d’Île de France montre qu’en régime néocolonial elle n’a rien perdu de son utilité. Tout comme l’opiniâtreté de l’exécutif régional à refuser la mémoire de l’esclavage et à lui substituer son propre récit vise à empêcher la compréhension des processus révolutionnaires qui ont abouti à leurs abolitions ainsi que la reconnaissance de celles et ceux qui les ont produits, esclaves pour la plupart, et, en nous assignant au récit des dominants, à hypothéquer le présent et l’avenir de nos luttes en cours.

Epilogue : mon groupe au conseil régional a demandé à pouvoir bénéficier d’une salle pour organiser une journée de débats dans le cadre de la décennie internationale des personnes d’ascendance africaine mise en place par l’ONU et des commémorations nationales en France de l’esclavage, de la traite et de leurs abolitions. Le cabinet de la présidence nous a pour l’instant opposé un refus.

L’USAGE DES CATEGORIES RACIALES EN OUTRE-MER – 15 Mai 2018

 Silyane LARCHER, Fanny MALEGUE et Benoît TREPIED

Silyane Larcher (URMIS, CNRS), « Citoyenneté et fabrique de la ’race’ durant la période post-esclavagiste aux ’vieilles colonies’ (1848-1890) »

Si en vertu du principe révolutionnaire d’universalité des droits du citoyen, l’abolition de l’esclavage par la Seconde République en 1848 a institué la pleine égalité civile et politique entre citoyens (masculins) de la métropole et ex-esclaves des « vieilles colonies » de plantation, l’égalité civique n’a pas pour autant impliqué la pleine inclusion de ces derniers dans la « communauté des citoyens » (Dominique Schnapper, 1994). La citoyenneté française (droits civils et droits politiques) s’est en effet accompagnée aux Antilles (mais aussi en Guyane et à la Réunion) d’un régime législatif dérogatoire au droit commun. Ces « colonies de citoyens » (Laurent Dubois, 2004) furent régies par un régime juridique les plaçant en dehors des lois applicables en métropole. Quelle « pensée d’État » permit de faire tenir ensemble l’articulation improbable entre égalité civique et exception ? La division de l’égalité qui fonda une mise à l’écart des égaux ou une « altérisation » des citoyens des colonies post-esclavagistes s’est articulée dans la longue durée à une politisation des héritages historiques et anthropologiques des personnes originaires des îles à sucre. En abordant l’histoire de la citoyenneté française à partir de sa marge coloniale caribéenne, on observe ainsi qu’elle ne fut pas toujours unitaire ni abstraite : elle s’est articulée à une fabrique de la race. La logique de racisation par laquelle s’opéra la coupure entre Français de la métropole et Français des « vieilles colonies » anciennement esclavagistes ne se comprend pas simplement en termes coloristes, mais plutôt en termes « civilisationnels » – dirions-nous aujourd’hui en termes « culturels ».

Fanny Malègue (EHESS, INED), « ’Qu’on ne s’étonne plus de voir répéter si souvent un dénombrement des esclaves et des animaux’ : recenser la population dans un empire colonial esclavagiste, Antilles, 1763-1804 »

Alors que la France métropolitaine n’est pas recensée in extenso avant l’ère napoléonienne, des recensements sont réalisés de manière minutieuse et très régulière sur les territoires ultra-marins, et ce, dès le début de l’expansion coloniale. Dès 1635, et avant même que la domination coloniale ne soit effective, ou que des populations aient été envoyées, les instructions données aux membres de la compagnie à charte chargée de coloniser les Isles mentionnent l’ordre d’effectuer un recensement annuel de la population. Le recensement semble dès lors accompagner la construction de l’Empire et l’imposition de la colonialité. Le but de cette communication sera d’explorer cette hypothèse à travers une circulation dans le temps et dans l’espace, des origines du premier Empire colonial à son crépuscule, des colonies antillaises à la Corse, de l’Ancien Régime à l’Empire napoléonien. L’analyse sera aussi aiguillée par la diversité des terrains recensés où l’esclavage n’est pas partout appliqué. Comment s’articule la pratique du recensement à l’imposition de la domination coloniale et impériale et au maintien de l’esclavage ?

Benoît Trépied (IRIS, CNRS), « Les statistiques ethniques en Nouvelle-Calédonie : enjeux d’une exception républicaine »

La Nouvelle-Calédonie est à ce jour le seul territoire de la République française autorisé à produire des statistiques ethniques. Lors des recensements de population réalisés tous les cinq ans, les personnes recensées doivent répondre à une question sur leur appartenance « communautaire » en cochant une (ou, depuis 2009, plusieurs) des neuf cases proposées ; elles peuvent aussi écrire un commentaire après avoir coché la case « Autres ». Ma présentation a pour objectif d’expliquer les raisons de cette exception républicaine et d’ouvrir des pistes de réflexion sur les enjeux et tensions qu’elle soulève. Ce dispositif s’inscrit d’abord dans la continuité administrative d’une technique d’identification des populations élaborée sous l’ère coloniale et prend tout son sens à l’aune du type bien spécifique de colonisation (dite de « peuplement ») qu’a connue la Nouvelle-Calédonie au sein de l’empire français. En outre, les questions communautaires du recensement calédonien sont aujourd’hui constituées en un outil-clé d’évaluation du processus de « décolonisation progressive » qu’expérimente la Nouvelle-Calédonie depuis 20 ans et que le référendum d’autodétermination du 4 novembre 2018 est censé clôturer. Enfin, la possibilité offerte depuis 2009 de cocher plusieurs cases, qui résulte d’une longue mobilisation collective locale, a transformé les représentations dominantes de la population de l’archipel en donnant une visibilité inédite aux personnes auto-identifiées comme « métisses », ce qui n’est pas sans conséquences sur les termes du débat politique entre indépendantistes et anti-indépendantistes.

Discutante : Sarah Mazouz (CERAPS, CNRS)

14-17h, salle Alfred Sauvy, INED: 133, boulevard Davout, 75020 Paris

L’OEIL DU LEZARD

Pour contribuer davantage à la diffusion internationale de l’art de la Caraïbe, l’Aica Caraïbe du Sud choisit de créer une série de mini – vidéos trilingues destinées au web.
Cette série a vocation, en fonction des partenariats établis, à présenter des plasticiens contemporains de toute la Caraïbe.
Initiée par Dominique Brebion depuis la Martinique, elle compte aujourd’hui plus d’ une dizaine de films sur des artistes de Martinique, de Guadeloupe, de Barbade et bientôt de Guyane .
Ce dernier numéro  présente la démarche artistique de Raymond Médélice.
Gilles Elie dit Cosaque a conçu le générique
Vianney Sotes a réalisé les prises de vue et le montage
Texte de Dominique Brebion   avec la  voix d’Alexandra Harnais

Après avoir lancé la vidéo, cliquez en bas à droite pour voir en plein écran

« La rue Case Nègres » en B D

«La Rue Cases-Nègres» se décline version bande dessinée

mediaUne page tirée de la bande dessinée « La Rue Cases-Nègres », d’après le roman de Joseph Zobel.Présence Africaine

Le célèbre roman du Martiniquais Joseph Zobel vient de faire l’objet d’une publication sous forme de bande dessinée. En 1983, il avait été adapté sur grand écran par la réalisatrice Euzhan Palcy.

« La Rue Cases-Nègres » est un grand classique de la littérature antillaise moderne. La publication de ce roman en 1950 avait fait la notoriété de son auteur, Joseph Zobel. Très vite épuisé, le livre fut remis en circulation dans les années 1970 à l’initiative de Présence Africaine. C’est encore à la vénérable maison d’édition de la rue des Ecoles à Paris que nous devons son adaptation aujourd’hui en bande dessinée.

Le roman doit son succès à la force de son évocation de la vie ordinaire de la petite paysannerie noire et à la limpidité de son écriture campant les personnages dans leur réalité. Nous sommes dans la Martinique des années 1930. Le jeune José vit avec sa grand-mère, M’man Tine, rue Cases-Nègres. L’existence est particulièrement rude pour tous les habitants du quartier. Leurs seules ressources proviennent de l’exploitation des champs de canne à sucre qui appartiennent aux Békés, les Blancs de Martinique. José va à l’école communale, où son instituteur lui enseigne le sens d’une certaine liberté et l’aide à obtenir son certificat d’études. Il passe avec succès le concours et obtient une bourse, à la plus grande joie de M’man Tine. Celle-ci, en effet, n’a d’autre ambition que de permettre à son petit-fils d’échapper à leur condition misérable…

En re-racontant cette histoire, les auteurs de la BD, le scénariste Michel Bagoé et la dessinatrice Stéphanie Destin, donnent un nouveau souffle au livre de Joseph Zobel. Le roman avait déjà bénéficié d’un traitement cinématographique magnifiquement réussi qui avait totalisé 3 millions d’entrées, sous la signature de la réalisatrice Euzhan Palcy, ce qui n’est certainement pas étranger à la grande visibilité dont il jouit aujourd’hui à travers le monde francophone.

Un récit initiatique

ACTUALITÉ DES MARQUES

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Récit très largement autobiographique, « La Rue Cases-Nègres » raconte la société martiniquaise rurale des années 1930, les plantations, la hiérarchisation sociale, la faim et la pauvreté dont souffrait encore la population antillaise noire plus de huit décennies après l’abolition de l’esclavage. A travers les tribulations de son jeune protagoniste, Zobel a raconté sa propre enfance dans les villages du sud de la Martinique, ses blessures et ses joies d’antan. C’est cette vie, faite de douleurs et de bonheurs, à l’ombre d’un système social et politique oppressant, que les deux auteurs de la BD ont tenté de capter, souvent avec succès, dans leur album, mêlant l’image à la poésie de la parole créole.

Le succès du duo réside surtout dans la pureté des dessins qui rappellent les albums de science-fiction, tout en restant proches de la dureté de la réalité et du vécu. L’illustratrice Stéphanie Destin, dont c’est la première BD, s’est beaucoup documentée pour rester fidèle aux paysages de la campagne martiniquaise avec des champs de cannes à sucre à perte de vue où le romancier martiniquais a campé son récit.

« La Rue Cases-Nègres », version BDPrésence Africaine

La fidélité à l’œuvre originale a été l’une des préoccupations majeures des auteurs de la BD. « J’ai tout repris, contrairement au scénario extrait par Euzhan Palcy pour l’adaptation cinématographique du roman, affirme Michel Bagoé qui connaît l’œuvre de Joseph Zobel depuis sa petite enfance. Cette BD est pour moi une forme d’hommage à ce grand écrivain que j’ai connu de près quand, petit adolescent, je vivais à Ziguinchor, en Casamance, avec ma famille. Joseph Zobel était alors le directeur du collège où mon père enseignait. Comme nos deux familles avaient beaucoup sympathisé, je me suis senti légitime de relever le défi de m’attaquer à ce monument de la littérature martiniquaise qu’est La Rue Cases-Nègres. »

Auteur-compositeur-interprète de formation, Michel Bagoé s’est recyclé en scénariste de bande dessinée depuis 2011. Le succès est manifestement au rendez-vous comme le prouve l’intérêt que suscite son adaptation du roman de Zobel, en collaboration avec l’illustratrice Stéphanie Denis. Dans le viseur du duo : D’Jhébo, le Léviathan noir (1957), l’œuvre de César Pulvar, un autre grand de la fiction martiniquaise et incidemment grand-père de la célèbre journaliste Audrey Pulvar.


La Rue Cases-Nègres
Michel Bagoé et Stéphane Destin
Editions Présence africaine
90 pages
18 euros

Guyane: l’histoire des Boni, de l’esclavage au marronnage

Par Arnaud Jouve/RFI

Publié le 27-04-2018 Modifié le 28-04-2018 à 18:46
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gravure  représentant  un  cimarron  ou  noir marron  en  fuite  dans les  colonies . wikipedia commons /

 
Le 27 avril 1848, l’esclavage est aboli en France et dans ses colonies, mais certains Guyanais n’ont pas attendu cette date pour se libérer de l’esclavage. Leur histoire est celles des « marrons » et en particulier du peuple Boni qui a fui la servitude et s’est installé dans la forêt guyanaise pour vivre libre. Une aventure humaine exceptionnelle et peu connue en métropole, que retrace Jean Moomou, maître de conférences en Histoire à l’Université des Antilles, spécialiste des Boni, un peuple dont il est issu.

RFI : Qui sont les « Marrons » appelés aussi « Noirs marron » ou « Bushinengué » ? Que veulent dire ces appellations ?

Jean MOOMOU : Les Marrons, ceux qui marronnent, ce sont ceux qui ont quitté « l’habitation » pour s’installer dans la forêt. « Noir marron » est un vocable utilisé à partir des années 1980 en Guyane française pour désigner les Marrons du Suriname, mais l’appellation originelle est « Bushinengué » terme qui émerge en 1680-1690, qui veut dire « les Noirs de la forêt ». Ils se composent en plusieurs groupes : les Djuka, les Saramaka, les Matawaï, les Kuinty, les Paramaka et enfin les Aluku ou Boni. Ce sont donc des descendants d’esclaves du Suriname dont certains se sont installés à l’intérieur des terres de ce pays, tandis qu’une partie, notamment les Boni, s’installeront sur le territoire français à partir de 1776.

Vous êtes le premier Boni à retracer l’histoire de votre peuple qui s’est libéré de l’esclavage colonial. Quand et où commence cette histoire des Boni ?

Dès la seconde moitié du XVIIe siècle, vers 1650, les Anglais colonisent un territoire, que l’on appelle aujourd’hui le Suriname, et y apporte des esclaves d’Afrique pour mettre en valeur cette colonie. Mais ce territoire passe sous domination hollandaise en 1667, suite au traité de Breda, où Anglais et Hollandais échangeront le Suriname contre New Amsterdam, qui deviendra le New York actuel. Les populations déportées d’Afrique, mises en esclavage, passent sous domination hollandaise.

La colonie se met au service de la métropole coloniale hollandaise et exploite des plantations de canne à sucre dont la production est envoyée en Hollande pour le marché du sucre qui se trouvait en Europe. Il faut noter que le système colonial hollandais était très difficile. Il n’y avait pas de « code noir » comme dans les colonies françaises. Liberté au maître de donner des punitions sévères aux esclaves. Il y a eu des infanticides, des suicides, des mouvements de révolte. Tout cela était classique dans le système esclavagiste de l’Amérique des plantations. Partout, on va retrouver les mêmes phénomènes. Ces mauvais traitements, raison pour laquelle les esclaves ont décidé de fuir pour retrouver leur statut d’homme libre sont d’ailleurs encore dans l’imaginaire de leurs descendants. Les esclaves ont donc décidé de s’enfuir en s’organisant par petites bandes et le marronnage individuel va devenir un marronnage collectif.

Y a-t-il eu des circonstances particulières qui ont permis aux esclaves de s’enfuir ?

Il y a eu une tentative de colonisation du Suriname par les Français en 1712. L’amiral français Jacques Cassard, en charge de récupérer des terres, demande en contrepartie de son retrait et en guise de compensation, un impôt par capitation, c’est-à-dire un impôt par tête d’esclave. Suite à cette demande, les planteurs envoient des esclaves en forêt pour diminuer le coût de l’impôt, en espérant bien sûr les récupérer plus tard, mais beaucoup ne reviendront pas. Les esclaves avaient des champs personnels à l’intérieur de la forêt, ils maîtrisaient cet environnement forestier et du coup, certains décident de profiter de cette aubaine pour s’enfuir et rejoindre d’autres Bushinengué avec qui ils constitueront des communautés marronnes.

Ce qui n’était pas une menace au début va le devenir. Tout au long de la première moitié du XVIIIe siècle, le mouvement de désertion va s’amplifier et va entraîner une réaction des autorités coloniales, à la fois de l’armée coloniale hollandaise mais aussi des planteurs pour traquer ces marrons et les ramener dans « l’habitation », engendrant une guerre entre les marrons et les autorités coloniales.

Pendant cette guerre, plusieurs chefs vont se distinguer chez les marrons et notamment un certain Boni qui donnera son nom à la communauté ?

Dans ce Suriname du début du XVIIIe siècle, dans la période de 1730, le nom de Boni est celui d’un des chefs mais le premier s’appelait Aluku. L’histoire de Boni est un peu compliquée : il est né en forêt, il connaît cet espace et en grandissant, il va prendre de l’assurance. L’ancien chef, étant âgé, lui transmet le pouvoir. Du coup, les marrons vont s’identifier à leur chef et cette identification va déboucher sur une construction d’identité guerrière, car Boni est à la fois un chef et aussi un chef spirituel.

« Avec la mise en exploitation des colonies dans les Amériques par les différentes puissances européennes, émergent « deux mondes » entre lesquels existe un antagonisme profond. Il s’agit du monde de « l’habitation », caractérisé par la servitude et se subdivisant en deux groupes : d’un côté, les planteurs et tous les hommes libres (petits Blancs et affranchis), de l’autre, les esclaves qui représentent les forces productrices du système esclavagiste. Ce sont ces derniers qui vont fuir l’espace colonial pour ne plus revenir et créer un autre monde, celui des « Marrons ». » Extrait de l’ouvrage de Jean Moomou, Le monde des Marrons du Maroni en Guyane (1772-1860). La naissance d’un peuple: Les Boni, aux éditions Ibis rouge 2004.

Les Saramaka, les Matawaï, les Kuinty, les Djuka ont chacun leur chef. Il y a environ six grandes communautés réparties à l’intérieur de la forêt qui vont tenter de réagir contre le pouvoir colonial qui cherche à les soumettre pour les ramener dans les « habitations ». La stratégie, utilisée par les autorités coloniales, consistait à signer des traités de paix avec des marrons. Cette signature de traités a débouché sur la constitution de communautés marronnes autonomes à l’intérieur de la forêt.

Mais il y avait des clauses à ces traités qui disaient que les marrons pacifiés devaient aider les autorités coloniales à chasser les autres marrons et en même temps, ils devaient refuser d’intégrer de nouveaux marrons à l’intérieur de leur groupe. En 1760-1762, les Djuka et les Saramaka signent mais les Boni refusent ces traités de paix avec les Hollandais, et par conséquent, la guerre va s’amplifier entre les marrons et les autorités coloniales. A partir de 1776, le chef Boni décide de quitter le Suriname et de franchir le fleuve-frontière Maroni. Le groupe de marron Boni s’installe alors en Guyane française.

Comment les Boni vont-ils s’intégrer en Guyane ?

Les Boni vont progressivement remonter le fleuve Maroni jusqu’à s’installer à son amont. Il y a eu des négociations avec les autorités coloniales françaises. Quand ils sont arrivés, certains administrateurs disaient : « Puisque la Guyane manque de main d’œuvre, c’est un moyen de leur offrir l’asile, l’intégration ». D’autres disaient : « Non, ce sont des marrons dangereux à recevoir, vu ce qui s’est produit avec le Suriname ». Donc, il y aura une volonté d’exclure ces marrons en terre française et en même temps, une volonté de signer un traité avec eux. On va envoyer des missionnaires pour les sonder mais cela se traduira par un échec d’accord de paix en 1786, qui entraînera un nouvel évènement avec le Suriname. Boni part alors en 1789 au Suriname pour libérer des esclaves. La guerre entre les Hollandais et les Boni recommence et aboutit à la mort de Boni en 1792-1793.

Dès le départ, la France était hésitante : comment intégrer des marrons, car en Guyane française nous avons aussi des marrons et des esclaves ? La stratégie était de les intégrer dans des régions où il y avait des plantations, mais les Boni ne pouvaient pas accepter cette solution-là et cela a été un échec. Et ce n’est qu’à partir de l’abolition de l’esclavage en 1848 en Guyane que la relation entre les Boni et l’autorité française va changer.

Aujourd’hui comment les Boni vivent avec cette histoire ?

J’ai constaté ces derniers temps que beaucoup de jeunes ne connaissent pas cette histoire parce que la transmission de ce savoir est en panne. Et du coup, ils sont en train de relire cette histoire mais pas dans une version éclairée mais pour trouver des éléments pour condamner le colonisateur hollandais. Beaucoup de jeunes contestent cette appellation de « Bushinengué », préférant « Afro-Guyanais », ne connaissant pas l’origine de ce mot, ni les circonstances dans lesquelles ce mot a été donné. Ce n’était pas un terme péjoratif au départ, c’était pour distinguer les esclaves de ceux qui marronnaient en forêt, c’était une dénomination coloniale mais ce n’était pas péjoratif. Donc, il y a une relecture de cette histoire par certains qui n’est pas claire. Et du coup, la mythification, la glorification de l’Afrique que les anciens éprouvaient, aujourd’hui les nouvelles générations ont tendance à la mettre à distance.

Jusqu’à une époque récente, les Bushinengué dans leur ensemble ne commémoraient pas l’abolition de l’esclavage. Ils se disaient :« Ce n’est pas notre histoire, on n’a pas été libéré par les autorités coloniales, on s’est auto-libérés ». Aujourd’hui, ils participent avec les populations qui commémorent à Cayenne l’abolition de l’esclavage de 1848 mais aussi l’abolition de l’esclavage au Suriname en 1863, et l’idée qui émerge, c’est de faire, pourquoi pas, une commémoration du marronnage.

ET VIVE LES FESTIVALS DE L’ETE !

ELOGE DE « LA PRUDENCE LIMINAIRE » par l’écrivain André LUCRECE

En réponse  au  jugement porté par   Bernard HAYOT sur  la  gestion de la Collectivité Territoriale  de Martinique….(Martinique 1ere/ 20 avril 2018)l’écrivain  répond  au  patron du  Groupe  du même  nom  sur  ce  que  l’on  pourrait   presque  appeler ….une OPA  !!

Eloge de la prudence liminaire
par André LUCRECE
Cet éloge de la prudence se veut liminaire, c’est-à-dire énoncé sur le seuil de la parole, seuil rendu plus ferme et plus solide par des propos rationnels, plus crédibles que ceux proférés sous l’effet de l’émotion. J’ai en effet entendu et lu, ces derniers jours, des sentences tendant à comparer des pays dits « d’outremer », situés sur des continents différents, avec des statuts différents, parfois même avec des histoires différentes, sentences qui aboutiraient à une sorte de classification condamnant la Martinique à un rang peu glorieux, parmi les derniers, à un niveau « assez bas », est-il même indiqué.

Je voudrais d’abord dire que les comparatifs appliqués à des sociétés constituent souvent des tentatives hasardeuses. Claude Lévi-Strauss, parmi les premiers, a montré que des sociétés « tenues pour arriérées » possèdent une dynamique et une viabilité insoupçonnées « tant qu’elles ne sont pas menacées du dehors ». Il invite donc lui aussi à la prudence, s’agissant de tels comparatifs. C’est pour cela d’ailleurs que, pour plus de justesse dans cet exercice périlleux, des savoirs assurés sont requis comme ressources d’intelligibilité.
Il y a quelques années, invité à donner à Cayenne une conférence sur la situation de la Guyane, j’avais souligné l’extrême complexité des problèmes de la société guyanaise, posant un diagnostic qui annonçait une situation de crise, laquelle s’est finalement cristallisée par l’action et les revendications des 500 frères et par un mouvement social dénonçant le sort et l’abandon dans lesquels l’Etat avait laissé la société guyanaise. Le résultat on le connaît : un plan d’urgence décidé par les pouvoirs publics en avril 2017, visant à faire face à l’état de délabrement de plusieurs secteurs de ce pays où la situation continue de se dégrader. J’apprends pourtant par une déclaration surprenante que, dans la classification susdite, la Guyane serait devant le Martinique en matière de gestion !
Afin de situer, de manière plus rationnelle, les performances de gestion de la Martinique, je voudrais aborder ici le cas de la Guadeloupe où la distinction opératoire peut révéler quelques distorsions dans la dite classification qui place la Guadeloupe en territoire « mieux géré » par rapport à la Martinique « mal gérée », laquelle serait au point d’être au plus bas de l’échelle. Propos qui se révèlent être de très difficile caution.
Pour aborder ici le cas de la Guadeloupe, deux règles sont nécessaires. D’abord, celle qui exige des données concrètes et si possible chiffrées, ensuite un comparatif argumenté qui n’a pas pour but d’évaluer une société, mais de signaler des avancées et des retards dans des domaines ciblés en matière de gestion. Nous n’avons en effet aucune leçon à donner aux dirigeants de la Guadeloupe qui sont maîtres de leur horloge, de la hiérarchie des urgences et de leur plan de développement. Et ils ont toutes les compétences pour le faire. Les éléments comparatifs mentionnés ne constituent en rien une façon d’inférioriser. La Guadeloupe ne nous est pas inférieure, tout comme la Martinique ne lui est pas non plus inférieure.
Il existe néanmoins un certain nombre de domaines, où je n’échangerais pour rien au monde les données de l’île sœur contre les nôtres, et j’entends ici les énoncer afin de montrer à quel point le jugement porté sur la gestion martiniquaise relève d’une opinion infondée et d’un raisonnement erroné.
– Pour commencer, la Martinique possède le PIB (Produit Intérieur Brut) par habitant le plus élevé dans la Caraïbe, la Guadeloupe est en 4ème position. (Sources : INSEE, CEROM, UN, Banque Mondiale – Calculs IEDOM)
– En ce qui concerne l’outremer français, concernant toujours le PIB par habitant, la Martinique devance, dans l’ordre, la Réunion, la Guadeloupe, la Polynésie française, la Guyane et Saint-Martin. (Sources : INSEE, ISEE, ISPF, CEROM, calculs IEDOM.)
– En termes de développement humain, la Martinique figure également en tête des îles de la Caraïbe. Au classement mondial elle est 39ème sur 190 pays, avec un indicateur de développement humain (IDH) de 0,814. (Sources : CEROM, INSEE, AFD, IEDOM, PNUD)

– La Martinique est le seul département d’outre-mer dont le taux de chômage est inférieur à 20%. Pour être encore plus précis, il y a 6 points de taux de chômage qui séparent les deux territoires : 24% en Guadeloupe contre 18% en Martinique (chiffres de 2016).

– Taux de chômage toujours. Selon l’INSEE, la Guadeloupe « est la région des Antilles-Guyane où ce taux demeure le plus élevé ». En Guadeloupe, le chômage touche les jeunes actifs au taux de 47 %.

– La situation d’une partie de la jeunesse en Guadeloupe est préoccupante. Voici ce que disait le journal Le Monde dès 2011 à propos de la Guadeloupe : « le poids des violences dans l’île est bien documenté – le taux de criminalité est le plus élevé de France. » Et le journaliste ajoute : « Les faits sont consignés dans un rapport confidentiel sur les dispositifs de lutte contre la délinquance en outre-mer, commandé par les ministères de l’intérieur et de l’outre-mer à trois inspections générales (administration, police et gendarmerie), et remis en juillet. Ce texte, que Le Monde a pu consulter, décrit l' »imprégnation de la société guadeloupéenne par la violence » et le « développement de bandes violentes ». » (Sources Le Monde du 21.12.2011, article de Laurent Borredon – Envoyé spécial à Pointe-à-Pitre.)
– Nous avons en commun avec la Guadeloupe des problèmes démographiques, celui en particulier d’une population vieillissante à laquelle nous devons le plus grand respect et la garantie d’une fin de vie dans la dignité. S’agissant des infrastructures, sur le plan médico-social, s’agissant aussi bien des personnes âgées que des personnes handicapées, le nombre de places disponibles en Martinique est quasiment le double de celui de la Guadeloupe.
Je voudrais aborder maintenant les questions liées aux infrastructures aujourd’hui indispensables. Je pense en particulier à l’environnement et au traitement des déchets. La Martinique a été, dans ce domaine, très en avance, organisant et exerçant cette compétence autour de trois plans : le Plan Départemental d’Elimination des Déchets Ménagers et Assimilés (PDEDMA) datant de 1997 et géré depuis 2005 par le Conseil Général, le PREDIS ou Plan Régional d’Elimination des Déchets Industriels Spéciaux lancé en 1998 avec une compétence de la Région, le PREDASRI (Plan Régional d’Elimination des Déchets d’Activités de Soins à Risques Infectieux) qui est une émanation du PREDIS. Ce dernier prend en charge les déchets d’activités de soins non infectieux.

De même s’agissant des infrastructures liées à l’eau, la situation de la Martinique n’a rien à voir avec la situation de la Guadeloupe où le rendement des réseaux est faible. La situation est difficile au point que les élus de la Guadeloupe ont dû faire appel à une aide exceptionnelle du gouvernement français afin de régler le problème des coupures récurrentes qui peuvent durer pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, comme celles qui ont affecté la ville de Capesterre-Belle-Eau et plusieurs communes du sud de la Guadeloupe.

Je pourrais aborder encore bien d’autres domaines, mais je voudrais faire le point sur un sujet sur lequel une mise au point me semble nécessaire : celui du patrimoine. Je voudrais d’abord dire que la richesse et la gestion du patrimoine d’un pays n’a rien à voir avec la climatologie des affaires. Je voudrais ensuite dire que le patrimoine ne se réduit pas aux musées. Le patrimoine d’un pays est matériel et immatériel, sa gestion est complexe et suppose des choix qui relèvent d’une réflexion approfondie.

La CTM a initié en mars 2017, sous l’autorité de Madame Beuze, Directrice générale des musées, un séminaire intitulé « Musée et tourisme pour le développement durable » dont j’ai eu l’honneur d’être à la fois le modérateur et le rapporteur. Les chiffres communiqués, lors de cette réunion, ont montré que la Martinique attire plus de visiteurs dans ses musées que la Guadeloupe : 47% des touristes ont visité nos musées en 2016, contre 30% en Guadeloupe.

Le choix fait par la Martinique est plus proche du développement durable en ce qu’il valorise des musées sur l’ensemble du territoire. Ce choix va totalement à l’encontre du modèle du Mémorial Act, choix fait par la Guadeloupe, qui aujourd’hui nécessite en frais de fonctionnement entre 3,5 et 4 millions d’euros, situation rendant difficile l’investissement muséal. De nombreux pays de la Caraïbe, présents à ce séminaire, ont fait part à cette occasion de leur expérience et ont indiqué aller dans le sens du modèle martiniquais. La Martinique possède d’ailleurs aujourd’hui le plus grand réseau de musées et de sites patrimoniaux des petites Antilles. Voilà la vérité des faits. Faits auxquels s’ajoute tout un ensemble de projets muséographiques qui viendront s’ajouter au dernier né, le merveilleux musée du Père Pinchon dont l’installation des richesses est actuellement en cours.

Les faits sont têtus, ils me dispensent de tout autre commentaire. Et aux quelques personnes qui m’en pourront savoir gré d’avoir rappelé ces faits, je leur dirai que je ne fais que remplir mon office au service de la vérité.

André LUCRECE

 

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