« NOUS ET LES AUTRES » au MUSEE DE L’HOMME A PARIS

Exposition « Nous et les autres – Des préjugés au racisme »

© UNESCO / P. van Vucht Tijssen
Organisée sous le patronage de l’UNESCO, le Musée de l’Homme à Paris a lancé sa première grande exposition temporaire depuis sa réouverture. L’exposition « Nous et les autres – Des préjugés au racisme », ouverte au public du 31 mars au 8 janvier 2018, propose une scénographie immersive originale qui a pour objectif d’apporter un éclairage scientifique sur les comportements racistes et les préjugés.
L’exposition a été officiellement inaugurée par le Musée de l’Homme et l’UNESCO le 30 mars, en présence de Bruno David, le Président du Muséum national d’Histoire naturelle, et Nada Al-Nashif, Sous-Directrice générale pour les sciences sociales et humaines de l’UNESCO.

« Le racisme et la discrimination naissent et perdurent dans l’ignorance et la peur de ce qui diffère. C’est pour lutter contre l’ignorance, pour lutter contre la peur et pour célébrer nos différences que l’UNESCO accorde son patronage à cette exposition. C’est par l’accession au savoir, à la science et à la connaissance de nous-mêmes que nous réduirons nos préjugés, que nous lutterons contre le racisme. » a indiqué Nada Al-Nashif, au nom de la Directrice générale de l’UNESCO, Irina Bokova.

Comment se construisent les préjugés ? Quelle est la réalité des « races » d’un point de vue génétique ? Quels arguments opposer aux tenants d’une division de l’humanité en « races » ? Pourquoi des États en sont-ils venus à mettre en place un racisme institutionnalisé contre des catégories données d’individus ? Autant de questions auxquelles entend répondre cette exposition qui plonge aux racines de ce phénomène de société.

Toute l’humanité est égale en droits nous disent les lois de la République. Les « races » humaines n’ont pas de légitimité scientifique nous dit la génétique. Et pourtant, les comportements racistes persistent, les préjugés résistent.

Au croisement de l’anthropologie, de la biologie, de la sociologie et de l’histoire, l’exposition s’appuie sur des études menées par les chercheurs en sciences de l’Homme et de la société. Dépourvue d’un ton moralisateur ou de jugements, elle propose un parcours qui s’attache à décrypter les raisons concernant les comportements racistes et discriminatoires à un certain moment de l’histoire des sociétés. Elle donne également des clés de compréhension à ses visiteurs et encourage leur réflexion personnelle pour déconstruire les préjugés. Le public est invité à comprendre les mécanismes individuels et collectifs qui conduisent au rejet des « autres », et à prendre conscience des discriminations dans la société aujourd’hui.

Comme constaté par Bruno David, cette exposition donne au visiteur le sentiment d’être une personne différente à la sortie du musée.

Cette exposition met également en valeur la Coalition internationale des villes inclusives et durables – ICCAR de l’UNESCO comme une plateforme robuste pour lutter contre le racisme et les discriminations, et promouvoir l’inclusion et la diversité dans les sociétés.

LE PREMIER GENOCIDE IGNORE DU XXe SIECLE

HERERO ET  NAMA dans  le  Sud-Ouest africain allemand (1904-1908)

par   Pascal Blanchard

 

Le Mémorial de la Shoah, qui avait déjà traité des génocides arménien et Tutsi, présente, jusqu’au 12 mars 2017, une exposition sur le génocide Herero et Nama, intitulé Le premier génocide du XXe siècle. Herero et Nama dans le Sud-Ouest africain allemand (1904-1908). L’occasion pour Pascal Blanchard, historien et chercheur au Laboratoire communication et politique du CNRS (Irisso) à l’université Paris-Dauphine, de revenir sur un épisode tragique et méconnu de la colonisation allemande, un épisode dont la reconnaissance est au centre d’un enjeu mémoriel fondamental.

En l’espace de quatre ans, entre 1904 et 1908, près de 50 % du peuple Nama (environ dix mille individus) et 80 % du peuple Herero (environ soixante-cinq mille individus), deux populations vivant dans le Sud-Ouest africain allemand (l’actuelle Namibie), sont exterminés par le Reich allemand. Depuis 1884, date de prise de possession du territoire par l’administration coloniale allemande (suite à une série d’accords passés avec les autres puissances européennes et l’Empire ottoman), le Reich y impose ses règles en employant la manière forte, multipliant les violences physiques, les meurtres et les exactions sexuelles.
En 1904, en réaction à une telle brutalité, une révolte éclate chez les Herero. Le Reich allemand la réprime avec violence et le général Lothar von Trotha émet un ordre d’extermination, le 2 octobre 1904, condamnant ainsi hommes, femmes et enfants : « C’était, et c’est aujourd’hui encore, ma politique que d’appliquer cette force par la terreur absolue, voire la cruauté. Je détruirai les tribus rebelles en versant des torrents de sang et d’argent. C’est uniquement après un tel nettoyage que quelque chose de nouveau pourra apparaître et perdurer. » Les Nama prennent, à la suite des Herero, les armes contre les Allemands et subissent le même sort que les Herero.


Les prisonniers Herero sont alors internés dans des camps de concentration (tout comme les Nama, après qu’ils aient déposés les armes). Ils sont utilisés comme travailleurs forcés et leurs terres sont confisquées. Les conditions de vie y sont terribles, entre malnutrition et violences physiques, et ils seront des milliers à y perdre la vie. Autre aspect ̶ particulièrement morbide ̶ du génocide qui s’est perpétré sur le territoire : la collecte de crânes humains à destination de la recherche anthropologique allemande et, notamment, des chercheurs de l’Institut pathologique de Berlin, qui ont travaillé à prouver la différence hiérarchique entre Européens et Africains.
La guerre s’achève officiellement en mars 1907, mais les camps ne seront pas fermés avant le début de l’année 1908. Quelques années plus tard, en 1915, alors que la Première Guerre mondiale fait rage, les forces sud-africaines envahissent le territoire et, en octobre, le Sud-Ouest africain allemand passe sous mandat britannique.
Si les exactions commises par des officiers allemands doivent être considérées aujourd’hui dans le contexte global de la colonisation exercée par les puissances occidentales et que le système des camps de concentration n’est pas une invention allemande (le terme a d’ailleurs été employé pour la première fois lors de la guerre des Boers en 1899 en Afrique du Sud), ce qui distingue particulièrement cet épisode de la colonisation, c’est l’ordre explicite d’extermination qui a été donné.
C’est en cela que l’expression « premier génocide du XXe siècle » est fondamentale ; une reconnaissance qui a été le fruit d’un long processus, à la fois historique et politique. Un premier principe mémoriel voit le jour dans les années 20, lorsque Herero et Nama commencent à commémorer leurs héros de la « résistance » face au colon allemand. Mais il faut attendre 1985, pour qu’un principe de reconnaissance internationale advienne, lorsque la Commission des droits de l’homme des Nations Unies approuve un rapport dans lequel est mentionné « the German massacre of Herero in 1904 ». En 1990, la Namibie devient indépendante et, avec l’ouverture des archives, c’est une véritable problématique mémorielle qui s’affirme, dans le cadre d’un processus de réconciliation national. Quelques années plus tard, en 1998, Roman Herzog, le président allemand, est interpellé sur la question de la reconnaissance du génocide, alors qu’il est en visite en Namibie.
En 2001, des Herero déposent une plainte contre le gouvernement allemand. La plainte est rejetée mais, demi-victoire, des « excuses partielles » sont présentées. Cent ans après le début du génocide, en 2004, c’est l’importante question d’une possible compensation financière qui surgit, cette fois-ci dans la presse allemande. La même année, fait majeur, le ministre fédéral allemand de la Coopération économique et du Développement, Heidemarie Wieczorek-Zeul, participe à une commémoration du « massacre » des Herero en présence de soldats allemands. Il y présente le « pardon » de l’Allemagne et accepte, au nom du pays, la « responsabilité morale et historique et la culpabilité des Allemands à cette époque ». Si la question de l’indemnisation financière est alors passée sous silence, le gouvernement allemand déclare vouloir attribuer à la Namibie une aide au développement d’un montant de 11,5 millions d’euros. En 2011, une nouvelle étape fondamentale est franchie ; vingt crânes de Herero et de Nama sont restitués à la Namibie, qui en a fait la demande auprès du musée historique médical de la Charité de Berlin.
Enfin, dernière étape de ce processus de reconnaissance institutionnelle d’un crime contre l’humanité dans un territoire colonial, le 10 juillet 2015, Frank-Walter Steinmeier, le ministre des Affaires étrangères admet publiquement les notions de crime de guerre et de génocide et, en juillet 2016, il est annoncé que des « excuses officielles » vont être présentées par le gouvernement allemand. L’histoire n’est pas finie ; il reste la question de la compensation financière… Une problématique soulevée, en début d’année, par le dépôt d’un recours collectif devant un tribunal de New York contre l’Allemagne, un recours « au nom de tous les Herero et Nama dans le monde, à la recherche de réparations et de compensations pour le génocide ». C’est donc dans ce contexte, toujours éminemment sensible, que se déroule l’exposition présentée par le Mémorial de la Shoah à Paris, au moment même où le Deutsches Historisches Museum propose, jusqu’au 14 mai 2017, une exposition intitulée German Colonialism. Fragments Past and Present. Au moment, enfin, où en France, les déclarations d’Emmanuel Macron sur la notion de crime contre l’humanité associée à la question coloniale déclenche moult débats et polémiques.

GROUPE DE RECHERCHE ACHAC
Colonisation, immigration, post-colonialisme

33 Boulevard des Batignolles
75008 Paris – FRANCE
Tél : 01 43 18 38 85

LE PRESIDENT OBAMA inaugure le MUSEE AFRO-AMERICAIN des U.S.A

Une   correspondance  de   Stéphanie  Le BARS   Journaliste du  Journal  « le Monde »

image: http://s2.lemde.fr/image/2016/09/24/534×0/5002991_6_260a_le-president-americain-barack-obama-a_b087f551be9c3398cc7298e2adf13134.jpgLe président américain Barack Obama à l’inauguration du National Museum of African American History and Culture, le 24 septembre.
Le président américain Barack Obama à l’inauguration du National Museum of African American History and Culture, le 24 septembre. ZACH GIBSON/AFP

Ils s’étaient juré de confier au premier président noir des Etats-Unis la charge de lancer leur musée sous les meilleurs auspices. Les fondateurs du National Museum of African American History and Culture (NMAAHC) ont gagné leur pari.

Barack Obama a présidé à l’inauguration, samedi 24 septembre, du désormais plus grand musée du pays consacré à l’histoire afro-américaine. Devant une foule de plusieurs milliers de personnes, en grande majorité noires, et en présence de son prédécesseur, Georges W. Bush, qui avait autorisé le lancement du projet en 2003, le président s’est félicité de l’ouverture, maintes fois ajournée, d’un tel musée, estimant qu’« une grande Nation ne se cache pas la vérité ». Et c’est en président afro-américain qu’il s’est exprimé, donnant à l’inauguration de ce lieu culturel une dimension politique.

Nous ne sommes pas un fardeau pour l’Amérique, une tache sur l’Amérique, un objet de honte ou de pitié pour l’Amérique. Nous sommes l’Amérique ! »

 « Moi aussi, je suis l’Amérique », a-t-il répété, reprenant les mots du poète noir américain Langston Hughes. « L’histoire afro-américaine n’est pas séparée de l’histoire américaine, elle en est une partie centrale, a-t-il ajouté. Ce musée va permettre de raconter une histoire plus riche, plus complète de ce que nous sommes. Il va nous aider à nous parler, à nous écouter les uns les autres et surtout, à nous voir les uns les autres. »

En référence aux mouvements de protestations qui ont émaillé l’histoire des Afro-américains et qui perdurent aujourd’hui dans la société, le président a rappelé qu’« aimer son pays et protester » sont deux attitudes qui non seulement « coexistent mais s’enrichissent ». « Ce musée peut, peut-être, aider un visiteur blanc à comprendre la souffrance et la colère de manifestants, dans des endroits tels que Ferguson et Charlotte », a-t-il ajouté, en référence à deux villes où des émeutes ont éclaté après la mort d’un Noir tué par la police, en 2014 à Ferguson (Missouri), et ces derniers jours à Charlotte (Caroline du Nord).

Posé à l’ombre de l’obélisque du Washington Monument et au cœur des mémoriaux et musées qui fondent l’identité nationale américaine, à mi-chemin du Congrès et de la monumentale statue d’Abraham Lincoln, qui mit fin à l’esclavage, l’imposant bâtiment de six étages évoque une couronne africaine composée de 3 600 plaques forgées – hommage au travail des esclaves dans les Etats américains du Sud aux XVIIIe et XIXe siècles.

Projet centenaire

L’idée d’honorer la mémoire des Afro-Américains remonte à 1915  : des anciens combattants noirs de la guerre civile (1861-1865) demandent alors – en vain – l’érection d’un mémorial. En 1929, le Congrès donne son accord à la création d’un musée mais, alors que le pays plonge dans la crise, lui refuse toute subvention.

A la fin des années 1960, dans la foulée des victoires liées aux droits civiques, l’idée est relancée, mais là encore, ni le monde universitaire ni le monde politique ne pousse en ce sens. «  Longtemps, le groupe dominant, l’homme blanc d’origine européenne, a choisi de ne pas inclure cette ­histoire dans le récit national  », nous déclarait Rhea L. Combs, la conservatrice du nouveau musée, lors de l’exposition préfigurant son ouverture, fin 2015.

Aussi l’ouverture du NMAAHC constitue-t-elle l’événement culturel de l’année dans la capitale fédérale. Les tickets d’entrée – gratuits, comme l’accès à tous les musées nationaux gérés par la Smithsonian Institution – se sont arrachés en quelques heures et il faut attendre le mois de décembre pour avoir une chance d’y accéder. Sur près de 40 000 mètres carré, dans un entrelacs de galeries, le visiteur va découvrir plusieurs milliers des 33 000 objets collectés depuis treize ans.

Présence de psychologues

Trois thèmes majeurs ont été retenus : l’esclavage, la ségrégation, la culture et le sport. La partie consacrée à l’esclavage fut la plus difficile à documenter. Au-delà des classiques chaînes d’esclaves ou des listes d’hommes, de femmes et d’enfants mis à prix, visibles dans bien d’autres musées à travers le pays, le NMAAHC est parvenu à réunir des objets inédits.

La collerette d’Harriet Tubman, une esclave du Maryland qui a facilité l’évasion de nombre de ses compagnons, voisine avec la Bible de Nat Turner, l’esclave de Virginie qui, en 1831, mena la rébellion la plus sanglante de l’histoire de l’esclavage. Cette Bible a été remise au musée par les descendants blancs d’une famille tuée durant ce soulèvement.

Pour illustrer la période ségrégationniste qui s’acheva officiellement dans les années 1960, le musée a réalisé un tour de force : exposer au sous-sol un wagon de train datant de 1918 avec des sièges réservés aux Noirs. Le wagon a été acheminé sur place avant les débuts des travaux et le musée a été construit autour de cette pièce.

On y découvre aussi la nappe sur laquelle fut rédigé l’argumentaire demandant la déségrégation scolaire dans les années 1950, ou le premier cercueil du jeune Emmet Till, un adolescent de 14 ans battu à mort dans le Mississippi pour avoir sifflé au passage d’une femme blanche. Les concepteurs du musée, conscients de la charge émotionnelle de certains passages de l’exposition, ont prévu la présence de psychologues.

Récit national

Plus légère, la partie consacrée à l’apport des Afro-américains à la vie culturelle, artistique et sportive des Etats-Unis présente la combinaison du premier astronaute noir, des costumes de scène d’artistes, la Cadillac du musicien Chuck Berry…

Ce voyage dans l’histoire sombre des relations raciales dans la société américaine doit, selon les concepteurs du NMAAHC, redonner à la population afro-américaine sa place dans le récit national. Tout en évitant plusieurs écueils : verser dans le militantisme ou risquer « de victimiser les Noirs et de culpabiliser les Blancs  ».

La commission mise en place par M. Bush l’avait conçu comme un lieu de « guérison » susceptible de contribuer à «  la réconciliation entre les races  ».

Signe que les tensions liées à la place de la communauté afro-américaine aux Etats-Unis n’appartiennent pas qu’au passé, le musée a fait le choix d’évoquer les événements les plus récents. Les visiteurs pourront donc découvrir un T-shirt siglé « Black Lives Matter », référence au mouvement qui prospère aujourd’hui dans la communauté noire pour protester contre les violences policières à l’encontre des Noirs.

Souhaitant toucher une audience qui irait bien au-delà de la population afro-américaine, les responsables du musée espèrent attirer 3 millions à 3,5 millions de visiteurs par an, juste derrière le Musée de l’espace.

L’ampleur de ce projet a nécessité une levée de fonds de plus de 500 millions de dollars (445 millions d’euros). La moitié du budget est assuré par le gouvernement fédéral, l’autre par des dons privés. Parmi ces donateurs, l’animatrice et actrice afro-américaine Oprah Winfrey a apporté à elle seule 21 millions de dollars, la fondation de Bill et Melinda Gates plus de 10 millions, la famille du basketteur Michael Jordan plus de 5 millions… En compagnie de l’acteur Will Smith, Mme Winfrey a déclamé des citations d’auteurs noirs lors de l’inauguration.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2016/09/24/obama-president-noir-inaugure-le-musee-national-afro-americain_5002992_3222.html#LP0qdEbjcooTtwo6.99

BRELEUR …TOTAL !

Dans la vie d’un artiste, une exposition n’est jamais quelque chose d’anodin. Ce n’est pas seulement une circonstance où il se montre à son public, et partage le degré de questionnement auquel il est parvenu. C’est surtout l’instant où, d’une certaine manière, l’œuvre s’éloigne du créateur et commence à vivre, loin de lui, une vie autonome, dans ce que Saint John Perse appelait un grand « verger d’éclairs ».
Avec nos amis, nous avons toujours essayé de ritualiser le moment du décrochage. Il est pour nous bien plus important que celui du vernissage. Après l’exposition, le cordon ombilical achève de se rompre, l’œuvre se retrouve pour ainsi dire « lâchée » comme on le ferait d’un animal sauvage. Elle commence non pas une vie décidée par l’artiste, mais véritablement un marronnage dans la matière du monde, tout comme une extension imprévisible dans les consciences et les imaginaires qu’elle a pu confronter. Il est précieux pour un créateur de voir le sillage de ce qu’il a créé. Quand l’œuvre est considérable, ce sillage est tissé d’effervescences, de déclenchements, de germinations, d’émergences de toutes sortes. L’œuvre ne vaut qu’en ce qu’elle déclenche en nous, pour nous, partout, des stimulations génériques, génésiques qui nourrissent ceux qui l’ont envisagée et, de ce fait même, nourrissent aussi l’artiste.
La fin d’une exposition est le moment de découvrir ce qui s’est passé en nous depuis la rencontre avec ce que l’artiste a voulu nous montrer. Je dis « découvrir » et non pas « expliquer ». Ce qui est précieux à ce stade, ce n’est nullement l’explication de l’œuvre. Expliquer, on le sait, c’est étirer les plis et dissiper les ombres. Or, on le sait aussi, une œuvre est faite de plis fondateurs et d’ombres consubstantielles. Expliquer une œuvre c’est tout simplement offusquer son mystère. C’est abdiquer des déclenchements inattendus, toujours non convenus, que cette œuvre pourrait faire survenir en nous. Expliquer une œuvre, c’est l’immobiliser dans une signification qui ne peut être que morte : le sillon initial se transforme en ornière. L’œuvre est une chose vivante. Elle augmente le Vivant. Elle vit en nous dans une lente et longue déflagration qui parfois peut durer toute une vie. D’une certaine manière, celui qui s’acharne à expliquer une œuvre ne témoigne que de sa propre peur, celle que l’on éprouve en face d’une bête symbolique ou d’un vertige indéfinissable qu’il conviendrait de mettre en cage, ou en concept. J’ai toujours eu le sentiment qu’il nous faudrait apprendre à vivre les œuvres de l’Art non pas dans les modalités quelque peu indigentes de « l’explication » mais véritablement dans ce qui s’ouvre (et se maintient) en incertain, en indéfinissable, en stimulation obscure, en possible agissants. Et pour tout dire : en simple méditation. En face des œuvres de l’Art, le plus urgent, le plus précieux, est de vivre ce qui se passe en nous, que l’œuvre nourrit, et qui nourrit pour l’œuvre une de ses innombrables aventures. L’exposition ouvre à contemplation. Le décrochage invite à la méditation. Ce que je vais faire auprès de ce maître du tragique et des ombres que représente pour moi M. Ernest Breleur.
Le geste artistique, lorsqu’il va apparaître, sera très proche d’une saisie magique du monde. Le geste du sorcier qui tente d’organiser le monde, de le soumettre à son vouloir, à ses désirs, est de même essence que celui de l’artiste. Le sorcier et l’artiste sont confrontés aux vents violents des mystères du Vivant. Ils sont exposés, bien plus que les gens ordinaires, à l’horizon sans horizon de ce qui échappe à toutes les catégories de nos perceptions, de notre esprit et de notre imaginaire. Le grand artiste nous montre toujours un « en-dehors » de la perception et de la pensée. Il nous dévêt de tout ce qui nous habille, qui nous rassure, qui nous protège, et il nous précipite pour ainsi dire au cœur du grand vertige originel : celui de l’apparition de la conscience réflexive chez l’homo sapiens.
Au moment de son apparition, la conscience réflexive de Sapiens se verra soumise à deux dynamiques que l’on retrouve intactes dans le geste magique et le geste artistique. En face de la splendeur du réel, de la féérie du ciel, des orages, des paysages, en face de la puissance des animaux et des forces naturelles, en face des plénitudes végétales et minérales, la conscience inaugurale de Sapiens s’est vue précipitée dans une sensation double, une vague émotionnelle soulevée par l’émerveillement et la terreur. Émerveillement en face du réel dont la totalité plénière inspire une sensation de divin, une impression de sacré, l’obscure certitude qu’il existe, dans les plénitudes du réel et du Vivant, quelque chose de créateur qui nous dépasse, et qui se tient en face de nous, tout autant qu’au plus profond de nous. Cette sensation de divin et de sacré fera surgir chez les Sapiens le sentiment de la Beauté. Cette sensation est demeurée en nous, et elle se déclenche encore en certaines circonstances. Quand la Beauté surgit, il y a toujours, qui nous submerge, une saveur de sacré qui date d’avant les liturgies, toujours l’irruption d’une touche de divin qui lève d’avant les religions, toujours l’embrasement d’une ferveur ardente, enthousiaste, qu’aucune laïcité ne saurait juguler.
Mais avec l’émerveillement, Sapiens a éprouvé aussi une sensation de terreur. Terreur en face de ce qui reste inconnaissable. Terreur en face de la mort inexplicable, inévitable et insensée. Terreur en face des grands mystères du ciel, des forces naturelles. Terreur de tout ce qui, à force de plénitude, semble habité, animé d’intention, de perspectives qui nous dépassent et nous restent hors-d’atteinte. Le malheur de la conscience c’est qu’elle touche immédiatement à ses propres limites. Toute conscience découvre un « en-dehors » à tout ce qu’elle peut envisager. Toute conscience est conscience d’un inconscient, mais aussi et surtout conscience d’un impensable. Elle est par nature heurtée de plein fouet, et donc terrifiée. Dès lors, toute existence consciente distille un fond d’angoisse. Il nous faut faire avec, Pa ni rimèd la pèn si’w pasa prany nous a dit si bellement Marjosé Alie. La conscience terrifiée de Sapiens, sera la source d’une créativité inouïe, immense, incomparable, d’où surgiront toutes ces béquilles d’existence et de sens, tous ces boucliers et refuges symboliques, que furent les dieux, les démons, les rites, les religions, les philosophies, les pensées de système, les systèmes de pensées. Tout ce qui nous expliquait l’impensable du réel et du monde, et qui ainsi nous le simplifiait, et nous en protégeait, nous mettait à l’abri en fait de leur incertain, de leur imprévisible et pour tout dire : de leur impensable.
La foudre terrifiante de l’impensable, allait déclencher toutes les créativités de sapiens, toutes les cosmogonies, toutes les cultures, toutes les conceptions du monde, de la vie et de la mort, et installer un cheminement imperceptible de la conscience vers le centre de notre esprit. Notre conscience se souvient de son choc initial avec l’impensable du monde, avec l’inexplicable plénitude du Vivant, et elle garde en elle cette rémanence terrible, tissée des bruits de la terreur et de l’émerveillement. Il lui faudra atteindre un grand degré d’élargissement, d’élévation et de Raison, pour qu’elle puisse enfin envisager sans protection l’en-dehors silencieux, total et impavide. Il y a là une esthétique.
Terreur et émerveillement se retrouvent à part égale dans la Beauté. Un surgissement de Beauté nous impressionne, nous bouleverse, nous emporte, nous pétrifie d’admiration et de respect. Cette rencontre avec la Beauté peut être aussi véritablement terrifiante. L’histoire de l’Art nous a montré combien les surgissements de certains artistes et de certaines œuvres ont été décriés, refusés, combien certaines apparitions se sont montrées traumatisantes pour la conscience esthétique d’une époque. Si la terreur qu’inspire l’impensable, animera en grande part le sorcier, et par la suite les chamans et les prêtres, l’émerveillement constituera l’énergie primordiale de l’artiste. En confrontant les mystères, en affrontant lui aussi l’impensable, l’artiste ira d’abord à la conjuration célébrante. Il produira des formes et des signes qui, sur le vertige de l’en-dehors, fonctionneront comme des voiles occultants, agiront comme des murs, protégeront la communauté en lui fournissant des assises symboliques confortables. Mais le geste artistique, dans ses maturités conscientes, s’éloignera de la fonction magique. Il ne cherchera plus à protéger ou même à rassurer. Les grands artistes, les grandes œuvres, installeront toujours une porte ouverte sur l’horizon sans horizon de l’impensable. Et c’est ce qui me semble important dans le geste artistique. Non pas la signification offerte, cette indigence qui nous rassure, mais véritablement une porte qui s’ouvre, qui jamais plus ne se refermera, et qui nous transmettra sans fin les énergies de l’impossible-à-concevoir. Les arts sont précieux pour cela. Ces portes qu’ils ouvrent ne sont pas destinées à l’embrigadement dans une certitude, mais véritablement à la plus déroutantes des initiations, celle où l’on apprend se tenir seul, debout dans l’incertain et dans l’imprévisible. Celle où l’on apprend à rester créatif, capable d’espérance et soulevé de désir, en face de la stimulation inouïe de tout ce qui nous dépasse et qui est définitivement hors d’atteinte pour nous. M Breleur est de ce point de vue dans la plus essentielle et la plus contemporaine des vertus artistiques. Il est seul, il ne représente que lui-même, et son expérience précipite la nôtre.

En explorant longtemps le moment initial de la terreur, M. Breleur a confronté le moment initial de l’émerveillement.
Son œuvre nous a emportés bien souvent dans « la vallée de l’ombre de la mort ». Elle nous a fait arpenter les ténèbres. Elle nous a confrontés aux pertes et aux mystères qui se maintiennent dans le Vivant. Au-delà des ombres fondamentales, au-delà de ses propres ombres, M. Breleur nous ouvert une porte sur notre drame originel, sur le gouffre fondateur du bateau négrier, sur l’abîme à explorer de la Traite et de l’esclavage. Il nous a initiés à cette nuit sans pardon, sans réparation possible, mais créatrice de ce que nous sommes. Il nous a rappelé que c’est dans l’ombre originelle et dans l’ombre historique qu’ont dû s’élaborer nos créativités improbables, nos bien longues résistances, notre réhumanisation. L’impensable de la Traite et de l’esclavage a hanté ses périodes créatrices. J’ai tendance à les voir dans les mythologies de la lune, dans les effacements et les lacérations de la période blanche, dans les tribus perdues ou dans ses métamorphes translucides, toujours en devenir, et qui ne sculptent que de l’ombre et de la profondeur. Dans toutes ces périodes, l’impensable de la Traite et de l’esclavage rejoint l’impensable originel, celui que la conscience émergente de Sapiens avait perçu tout en terreur et en émerveillement. Mais plutôt que de nous en protéger, M. Breleur nous a laissés dedans. La porte Breleur est restée grande ouverte.
En art, les portes qui s’ouvrent d’une manière déterminante ne se referment jamais. De moment esthétique en moment esthétique, elles balisent les avancées de notre conscience. Aujourd’hui, le niveau de conscience, d’esthétique et de Raison auquel nous sommes parvenus, nous autorise à fixer sans boucliers et sans béquilles ce que nous ne pourrons jamais expliquer ni comprendre, à nous maintenir dans l’inouï d’un tout-possible constant. Le plus haut objet de création nous désigne aujourd’hui l’impensable avec lequel il nous faut maintenant apprendre à vivre de la manière la plus humaine et la plus accomplie possible. L’affaire n’est pas simple, car notre esprit a besoin de certitudes, de significations et de sens, c’est là notre pauvreté. M. Breleur le sait. Ce maître des ombres et du tragique, cet arpenteur des grands mystères originels, sait mieux que quiconque comment les foudres de la mort sont ce qu’il y a de plus proche de l‘impensable originel. Il sait que l’énergie de cette foudre est à la base de notre esprit et de notre créativité. Qu’elle est une source et une ressource. Et c’est parce qu’il le sait qu’il a pu cheminer au plus profond de l’instance du Vivant. Alors voici le paradoxe.
En explorant longtemps le moment initial de la terreur, M. Breleur a confronté le moment initial de l’émerveillement. Ce moment où la vie s’exalte du simple bonheur de vivre. Ce moment durant lequel une grande vague émerveillée, sans Foi ni religion mais pétrie de sacré, bouleversée de divin, va donner ce que nous appellerons le féminin. Cette porte que nous ouvre M. Breleur, nous rappelle combien le féminin constitue une des conditions, et même une des sommations de notre accomplissement. Il nous dit que le féminin est une grâce du Vivant que les femmes ont autant à conquérir que nous.

Une ronde exaltée sur les guirlandes de l’insouciance
On sait, et Saint John Perse nous l’a chanté, combien l’ombre et la lumière sont toujours près d’être une même chose. On sait que ce qui fonde la force du tragique et des ténèbres, c’est qu’ils initient aux beaux éclairs de l’espérance et à tout ce qu’il existe d’impensable dans l’origine de la lumière. Dès lors, le courage d’affronter les occurrences de l’impensable, de confronter l’inachevé, de différer la dictature du sens, de se maintenir en tout-possible, et de vivre à fond comme cela, nous pouvons la puiser dans cette grâce qui fait partie de la vie, qui fait partie de nous, et sur laquelle M. Breleur ouvre une porte magnifique : il nous dit, ici, dans cette exposition, que vivre ne peut s’envisager sans la joie innocente, sans la couleur multiple et généreuse, sans la naïveté lucide, sans la fantaisie qui soulève et emporte, sans la délicatesse minutieuse. Il nous dit qu’il ne saurait y avoir pour nous de plénitude sans décence élégante et contentement soigneux. Il nous chante le plaisir exercé délicat, la précision confiée à l’inutile, le sourire offert aux absurdités bienfaisantes du joli. Il nous montre le soin porté à la vraie légèreté, la gourmandise exercée dans les méandres infinies du futile, et il mène une ronde exaltée sur les guirlandes de l’insouciance. Le maître des ombres est un grand amoureux de la vie, un servant de l’éclat, une force totale.
Patrick CHAMOISEAU Méditation psalmodiée lors du décrochage de l’exposition Breleur, le 12 juin 2016, à la Fondation Clément

LES RICHESSES D’UN MUSEE

 

 

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L’Europe  n’a pas  l’exclusivité ni  le  monopole du   regard sur  l »autre »…  même  s’  il  ne  faut  pas  oublier qu’au  cours  des  derniers  siècles,  ce  regard fut  l’un  des  apanages de  l’Occident  qui  légitima  une  vision  unilatérale du   monde.(extrait)

NB L’entrée  et  la  visite  des  musées sont  gratuites   le  1er   dimanche  de chaque   mois.

 

visitez aussi …

les album photos !!!!!! vous en serez ravi !!!!;-)

http://www.luckbrownalbumsphotos.wordpress.com

 

 

 

CINQUANTENAIRE DU 1er FESTIVAL MONDIAL des ARTS NEGRES (Dakar 1966-2016)

Le Cacsen lance la commé­moration le 16 avril prochain
Gilles Arsène TCHEDJI
Actualités
08 April 2016

«Un groupe d’intellectuels sénégalais, regroupés au sein de la Communauté africaine de culture Sénégal (Cacsen ) sous la houlette de son président Alpha Amadou Sy (philosophe écrivain) et du Professeur Saliou Mbaye, ancien directeur des Archives nationales et président du comité scientifique du colloque, va commémorer le Cinquantenaire du 1er Festival mondial des arts nègres de 1966 organisé au Sénégal à l’initiative du poète-Président, Léopold Sédar Senghor.» C’est ce qu’indique un communiqué. Placée sous le thème «1er Festival mondial des arts nègres 1966-2016 : Mémoire et actualité», la cérémonie de lancement de cette manifestation est prévue le samedi 16 avril 2016 à 9 heures au théâtre national Daniel Sorano.

«Ce sera en prélude au colloque international de trois jours prévu les 8, 9 et 10 novembre 2016 à Dakar», lit-on dans le texte qui indique que «c‘est pour rester dans la symbolique que la commémoration débute le 16 avril à 9 heures au théâtre national Daniel Sorano avec au programme : présentation de l’événement par les membres du Comité scientifique, projection du film soviétique consacré au 1er Festival mondial des arts nègres intitulé African rhytmus réalisé par les Soviétiques et qui retrace les différentes manifestatPlacée sous le thème «1er Festival mondial des arts nègres 1966-2016 : Mémoire et actualité», la cérémonie de lancement de cette manifestation est prévue le samedi 16 avril 2016 à 9 heures au théâtre national Daniel Sorano.
ions du 1er Festival mondial des arts nègres de 1966 au Sénégal». Ce documentaire, rappelle-t-on, a été rapatrié par le Sénégalais Bouna Sémou Ndiaye. Il est également prévu à l’issue de la projection un dialogue avec le jeune public sur l’héritage de cette manifestation. Après le lancement le 16 avril prochain, une série de manifestations rythmeront cette commémoration d’avril à octobre à travers tout le territoire national. «Thiès, Bambey, Ziguin­chor, Saint-Louis et Tamba­counda célèbreront ce cinquantenaire du 1er Festival mondial des arts nègres : Mémoire et actualité», annoncent les organisateurs qui précisent également qu’à l’ouverture du colloque de novembre 2016, un invité de marque en la personne du Nigérian Wolé Soyinka, prix Nobel de littérature en 1986, participera à ces rencontres. «Il va prononcer le discours inaugural en tant que président de la Communauté africaine de culture», relève le communiqué.

Raisons de la commémoration
Le texte mentionne par ailleurs qu’en prélude à ces manifestations, le Comité d’organisation donnera un point de presse le jeudi 14 avril à 16 heures au Warc pour répondre aux questions des journalistes, notamment «quel intérêt à commémorer aujourd’hui un festival vieux de cinquante ans ?» Le document ne manque pas de rappeler que «le 1er Festival mondial des arts nègres fut pour le Sénégal, petit pays par ses dimensions géographiques qui venait à peine d’accéder à l’indépendance, une occasion inédite pour exister et se faire reconnaître au plan mondial comme un grand pays de culture». «Ce 1er festival a vu la participation des pères de la Négritude, le Martiniquais Aimé Césaire, le Guyanais Léon Gontran Damas, mais aussi de Alioune Diop, fondateur de Présence africaine, et d’autres hommes de culture du monde noir. La présence de l’écrivain français André Malraux, alors ministre de la Culture de la République française, a été très remarquée par son discours à la cérémonie d’ouverture».

Placée sous le thème «1er Festival mondial des arts nègres 1966-2016 : Mémoire et actualité», la cérémonie de lancement de cette manifestation est prévue le samedi 16 avril 2016 à 9 heures au théâtre national Daniel Sorano.

arsene@lequotidien.sn

L’ART DANS UN ECRIN à l’HABITATION CLEMENT

Promenade avec l’homme qui collectionne les Caraïbes

LE MONDE | 22.01.2016 à 15h23 • Mis à jour le 24.01.2016 à 18h51 |
Par Laurent Carpentier (Le François (Martinique), envoyé spécial)

 


Sculpture de Bernard Venet, dans le parc de l’Habitation Clément.
La main sur les yeux pour faire ­visière, l’homme, grand, blanc, 81 ans, désigne un assemblage de lettres rouges qui brillent au soleil  : «  Blood  ». Derrière s’étagent d’un côté les bananeraies, de l’autre, les champs de canne où des générations d’esclaves et leurs descendants ont usé leur peau pour produire la matière première du ­sucre, puis du rhum. La sculpture est signée Thierry Alet, ­Guadeloupéen installé à New York, pour qui la mémoire passe par le sang autant que par le cerveau. L’art. L’art au ­secours des ­Caraïbes. L’homme s’appelle Bernard Hayot. Interrompu dans sa contemplation, il énonce de sa voix souple  : « J’ai un rêve, c’est que les Outre-mers ­deviennent terres de ­patrimoine et de culture.  »

Chemise bleu ciel, cravate bleu mer. Pantalon paille et mocassins. La même tenue que je lui ai vue tout à l’heure sur les photos exposées dans la vieille Habitation Clément, prises il y a dix, vingt, trente ans… Bernard Hayot a cette démarche lente des tropiques et le regard posé de celui qui creuse un très long sillon. Ce chef d’entreprise, qui a fait fortune dans la grande distribution et les concessions automobiles, est aujourd’hui l’homme le plus riche de Martinique et aussi un amateur d’art. Il a commencé par se passionner pour les cartes maritimes et terrestres, puis pour l’art figu­ratif, avant de s’intéresser à l’art contemporain. « Depuis trente ans, il n’y a pas un voyage que je fasse à Paris ou ailleurs sans visiter une galerie », sourit cet aficionado des foires internationales, la FIAC à Paris, Frieze à Londres, Art Basel à Bâle et à Miami…
«  J’ai un rêve, c’est que les Outre-mers ­deviennent terres de ­patrimoine et de culture.  »

Perçant la canopée des palmiers et des arbres tropicaux du parc de l’Habitation Clément, cinq personnages de six mètres de haut, ­totems de bois brûlé, nous toisent, solennels  : Jusqu’à l’ombre – Christian Lapie. A force de ­côtoyer les œuvres et leurs auteurs, de les aimer, de les ­collectionner, Bernard Hayot s’est mis en tête de les exposer, de leur donner les moyens d’être vus et d’exister. «  La Caraïbe est une région très segmentée où il y a beaucoup de talents, explique-t-il. On y parle créole, espagnol, anglais, français… Les Antilles françaises sont tournées vers la métropole, la Jamaïque vers les Etats-Unis, Saint-Domingue vers l’Espagne… ­Valoriser ces artistes, faire en sorte que la ­Caraïbe se ­connaisse mieux, c’est l’objet de tout ça.  »

«  Tout ça  », c’est la Fondation Clément, consacrée à l’art et au patrimoine, qui est en voie de dépasser en réputation le rhum Clément, pour lequel Bernard Hayot a racheté, en 1986, le domaine. L’ouverture, le 24 janvier, de trois grandes salles d’exposition, en fait le premier – et le seul – musée d’art de l’île.

«  Bernard Hayot a commencé à exposer dans une annexe, la Case à Léo, raconte l’architecte Bernard Reichen, à qui l’on doit la nouvelle structure, agrandie. Puis il a aménagé l’ancienne cuverie aux normes nécessaires – du point de vue de la conservation et de la sécurité des œuvres – pour répondre aux assurances sur le prêt de ­pièces par des grands musées. Et finalement, en 2011, il a souhaité un lieu plus vaste.  »
Un lieu qui respire et inspire

L’architecte s’est fait connaître dans les ­années 1970 par les reconversions des sites industriels. Les filatures du Nord, au ­départ, puis la Grande Halle de La Villette, à Paris, la Halle Tony-Garnier, à Lyon, l’usine ­Menier, à Noisiel (Seine-et-Marne)… « Ces sites industriels, ce sont des récits, des aventures  », souligne ce spécialiste du «  déjà là  » et du «  faire avec  ». « Nous nous situons en tant qu’architectes dans la dynamique du récit. Et un récit absorbe tout, y compris, comme en Martinique, les logiques de marché, les cyclones et les séismes, et les vapeurs de rhum qui donnent un champignon tout à fait particulier.  » Dans les années 1980, à La Réunion, il fait naître des cendres d’une usine ­sucrière un musée du rhum et de la canne à sucre  : Stella Matutina. C’est là que ­Bernard Hayot l’a rencontré. Les deux hommes ont le même âge. Le courant est passé. Trois salles blanches, comme des pétales, ­reliées par des galeries et des halls  : la nef, un polyèdre irrégulier, avec une cimaise à 8 mètres sur une longueur de 30 mètres. La salle carrée, un bel espace classique de 15 mètres de côté, et la cuverie. Ouvert par endroits sur le parc, le lieu respire et inspire.


La façade en Inox de la Fondation Clément, réalisée par l’architecte Bernard Reichen.

Extérieurement, les murs sont faits, sur la partie nord, en Ductal, le même ciment composite qui a servi au MuCEM, à Marseille. Ici aussi, il s’agit d’un moucharabieh. Celui-ci fait écho aux vieux murs ajourés en parpaings des bâtiments de la distillerie désaffectée qu’on visite aujourd’hui. A l’est et au sud, les façades sont en Inox, changeantes en fonction des ciels, menaçantes de l’orage ou éblouies du soleil, reflétant l’ombre des feuillages… Un Inox strié posé sur la masse statique des vieux murs de pierre de lave. A la nuit tombée, le moucharabieh devient un tissage lumineux où l’on devine à peine l’entrelacs des initiales « HC  ». «  Habitation Clément ». Reichen est satisfait. «  On avait exploré plusieurs pistes. Il y a eu un moment de flottement parce qu’on avait du mal à trouver la bonne taille. Avec la peur, si le site était trop grand, de paraître arrogant ou agressif. Au final, on a trouvé une justesse de propos. Et d’échelle.  »
Cahots économiques

Bernard Hayot est un franciscain. Oh, pas un moine, non, même s’il en montre l’humilité (et une sorte de distance qui lui fait vous demander avec insistance encore et encore de ne surtout pas parler de lui, alors que de tout cela, il est le maître d’œuvre), mais un natif du François, ce bourg industrieux de l’est de la Martinique où est bâtie l’Habitation Clément. Son père dirigeait l’usine à sucre qui a fermé dans les années 1960, avec la crise de la canne.

L’histoire économique de l’île est une succession de crises et de reconversions. La famille Hayot les a toutes connues… Abandon du sucre quand il perd sa rentabilité, au profit du rhum. Boom en 1917, quand la demande européenne en alcool explose, crise dans les années 1960, où presque toutes les entreprises de l’île ­changent de main. En 1986, Bernard Hayot reprend l’habitation Acajou, qui fabrique le rhum Clément, et fait entrer de nouveau la famille dans le métier. On sent chez ce négociant avisé l’envie de garder la trace d’un monde qui évolue. Comme une réparation. La culture pour vaincre l’apartheid créé ancestralement par la dichotomie coloniale devenue économique.
Maison de maître

Avant l’art, il y a eu le patrimoine. L’habitation, en Martinique, c’est la maison de maître, qui donne son nom au domaine. Dans le Bordelais, on dirait un «  château  », même si, ici, il s’agit plutôt de grandes maisons coloniales. En haut du morne, l’ancienne habitation Acajou – rebaptisée «  Clément  », du nom de ses anciens propriétaires, descendants d’Horace Clément, médecin, député radical socialiste, un de ces grands mulâtres exemplaires de la IIIe République – a été entièrement réhabilitée.

«  Quand je l’ai achetée, mon père m’a dit  : “Cela ne vaut pas l’allumette pour la faire brûler”, sourit Bernard Hayot. La maison était en piteux état, j’ai dû fermer et clouer les contrevents parce que c’était dangereux. Par la suite, on a tout démonté et remonté, en gardant uniquement la dalle, le carrelage. Et la maison est repartie pour un siècle  », raconte-t-il sous le carbet, sorte d’auvent en dur où le vent combat l’entêtement des moustiques. Bruissement léger des feuilles protectrices du tamarinier. Valse douce des arbres. Manguiers de la fin du XIXe siècle. Mombin aux petites mirabelles jaunes. Au fil des années, l’Habitation Clément est devenue un lieu central du patrimoine martiniquais. C’est ici que George Bush et François Mitterrand choisissent de se rencontrer le 14 mars  1991, au lendemain de la guerre du Golfe. Aimé Césaire y a planté un courbaril. Et votre père  ? «  Il a dit  : “pas mal.”  »


Au premier plan, « Passage », d’Hervé Télémaque (1970), pendant l’accrochage de la salle carrée. Acrylique sur toile, 120 × 60 cm..

Ernest Breleur est une figure de proue de l’art contemporain en Martinique, fondateur autrefois du groupe Fwomajé, qui interrogeait l’identité caraïbe, professeur à l’école d’art dont il fut directeur. «  La première fois que j’ai ­exposé ici, dit-il, j’ai eu droit à une volée de bois vert de la part des jeunes artistes, parce que j’exposais dans l’usine… Mais c’est un travail énorme qu’a fait là Bernard Hayot. Il a forgé, conquis un ­public. Cette Fondation est devenue le lieu de l’art contemporain en Martinique. Un lieu de ren­contre et de confrontation qui n’a rien à ­envier à ce que l’on peut voir ailleurs. Pour moi, c’est un enjeu. La Martinique est une petite province, c’est tellement loin des grands centres d’art. Si seulement deux ou trois des personnes qui ont de l’argent dans l’île suivaient son exemple…  »
Matières joyeuses, boutons, résilles, plastiques colorés

Très élégant, tout habillé de noir, petites ­lunettes rondes, crâne lisse, Ernest Breleur ­reçoit dans sa maison-atelier à l’entrée de Fort-de-France. «  Ce n’est pas Haïti, où tout le monde peint, tout le monde sculpte, mais c’est fou ce qui se passe ici depuis vingt ans. C’est un des départements français où il y a le plus d’activité ­artistique. Tout le monde a envie de faire quelque chose.  » Il a posé son cigare pour inviter à le ­suivre. Au rez-de-chaussée, ses dessins, des rondes infinies de petites femmes potelées, nymphes ludiones. Au grenier, masquant ses installations précédentes – des assemblages impressionnants de radiographies qui interrogeaient la mort –, de nouvelles constructions de matières joyeuses, boutons, résilles, plastiques colorés qui formeront la matière de son exposition à l’Habitation Clément, en avril.


Florence Half-Wrobel, restauratrice, réceptionne les œuvres d’Hervé Télémaque.

«  Sortir par le haut… »  : la phrase revient souvent alors que nous déambulons avec Bernard Hayot sous les palmiers du parc entre les œuvres de Modesto R. Concepcion Castañer, le Cubain, de Luz Severino, une artiste originaire de Saint-Domingue installée depuis longtemps ici, et l’assemblage de fûts d’essence du Martiniquais Christian Bertin. On repense à ces mots d’Aimé Césaire  : «  La culture, c’est ce que les hommes ont partout inventé pour rendre la vie vivable et la mort affrontable.  »

Le mécène collectionneur s’est arrêté devant un palmier tallipot, le visage éclairé d’un feu de joie. Autant que des œuvres, ­l’industriel a l’amour des arbres. «  J’aime toutes les sortes de palmiers, dit-il. Mais celui-ci est ­exceptionnel  : il vit de vingt à trente ans. Au bout de trente ans, il fait une fleur, qui fait des graines, et il meurt. ­Mission accomplie. C’est un symbole formidable.  » Un vol d’aigrettes blanches rase les flancs du morne où somnolent les bananiers.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/arts/article/2016/01/22/promenade-avec-l-homme-qui-collectionne-les-caraibes_4852015_1655012.html#tLVtJDJLL3fQY5Iw.99

« L’océanie, une identité, un Océan et des Hommes… »

 

A l-espace Le Millénaire.pdf (742451)



 PROGRAMME

  

L’Outre-Mer s’expose

 

Commémoration du 23 mai 2014

 

L’UOMS vous convie à la cérémonie de commémoration des victimes de l’esclavage colonial.

Rassemblement  à 19 h00, place des droits de l’homme à Savigny Le Temple.

Comment se rendre à Savigny-le-Temple ?

De Melun : N6, direction Paris, sortie Savigny-le-Temple « centre ».

De Marne-la-Vallée : Francilienne N104, direction Sénart, puis autoroute A5a. Sortie 11, Savigny-le-Temple « centre ».

De Paris, Porte d’Orléans : Autoroute A6, direction Lyon. Sortie Sénart, puis autoroute A5a. Sortie 11, Savigny-le-Temple « centre ».

De Paris, Porte de Bercy : Autoroute A4, direction Metz-Nancy. Sortie Sénart. N6, direction Melun, puis autoroute A5a. Sortie 11, Savigny-le-Temple « centre ».

Par le RER D : De Paris gare du Nord, Châtelet, gare de Lyon. Direction Melun via Combs-la-Ville. Descendre à la gare de Savigny-le-Temple – Nandy. Sortie Centre ville.

DAKAR, face au monde moderne

 Un musée des civilisations pour rendre les Africains « fiers de leurs racines »

 
Le musée des civilisations noires ouvrira en novembre prochain dans la capitale sénégalaise.
Le musée des civilisations noires ouvrira en novembre prochain dans la capitale sénégalaise. Crédits : DR

C’est une idée de l’ancien président Abdoulaye Wade, l’une des rares rescapées de son faramineux projet des « sept merveilles du Sénégal » qui devaient former le parc culturel de Dakar. Le musée des civilisations noires ouvrira en novembre dans la capitale sénégalaise, à mi-chemin entre la gare routière Dakar-Niger et le Grand Théâtre national, l’autre « folie » de Wade.

Le nom du président déchu du pouvoir en 2012 a soigneusement été gommé de la communication officielle. Pour bâtir le pitch, on lui préfère celui plus consensuel de Léopold Sédar Senghor. « C’est un très vieux projet, qui date du premier festival mondial des arts nègres de 1966 à Dakar, raconte Hamady Bocoum, directeur de ce nouvel établissement. Senghor avait alors porté le projet d’un musée et travaillé en étroite collaboration avec l’Unesco qui avait financé l’avant-projet. » Le projet ne survit pas à la démission de Senghor en 1980 ni aux différentes crises que traversera le pays.

Circularité du bâtiment

L’idée renaît en 2009. Pour en financer la construction, le Sénégal se tourne alors vers la Chine, qui met environ 20 millions de dollars sur la table. Conçue par l’Institut d’architecture de Pékin, la silhouette du bâtiment privilégie la circularité, à l’opposé de l’angle droit occidental. L’édifice d’une superficie de 14 500 m2 dispose de 3 500 m2 de surface d’exposition et d’un amphithéâtre.

Reste à voir quel en sera le contenu. Selon Hamady Bocoum, ce ne sera pas un musée « chromatique », à savoir dédié aux seules cultures noires. « On ne veut pas faire un musée d’ethnographie ou d’anthropologie, s’enfermer dans un ghetto, prévient-t-il. On veut montrer de manière vivante les civilisations noires mais aussi s’ouvrir sur un dialogue des cultures, créer des ponts. Le rôle d’un musée n’est pas de créer un sentiment d’altérité, mais de porter un message de partage. On veut que les Africains soient fiers de leurs racines, qu’ils cultivent à nouveau l’estime de soi, mais qu’ils soient aussi ouverts au dialogue. »

Lire aussi : Paris lance sa première foire d’art et de design africains

Mais que mettre dans ce musée quand on sait que 80 à 90 % des pièces majeures d’art africain classique se trouvent hors d’Afrique ? « On ne peut pas être prisonnier de ce que nous n’avons pas, admet Hamady Bocoum. On aimerait que d’autres pays africains contribuent par des prêts. On voudrait aussi se rapprocher du musée de Tervuren, du Smithsonian et du British Museum. »

L’institution avait pris contact voilà quelque temps avec le Musée du quai Branly, à Paris, en vue d’un éventuel partenariat. Stéphane Martin, président du musée parisien et ancien président de la commission de vérification des comptes et de contrôle des établissements publics du Sénégal de 1986 à 1989, reconnaît avoir rencontré Malik Ndiaye, chercheur et historien d’art à l’université Cheikh Anta Diop. Mais pour l’heure rien de concret n’a été mis en place.

« J’ai travaillé cinq ans au Sénégal, je suis optimiste à moyen terme, confie Stéphane Martin. Je suis convaincu qu’il y a un mouvement profond en Afrique, une volonté sincère de retour du patrimoine, dans un esprit de coopération constructive avec les institutions scientifiques et culturelles qui en sont les dépositaires aujourd’hui. Quand ? Comment ? Il est encore un peu tôt pour en percevoir toutes les traductions concrètes à l’aune de ce vaste continent. Je serai le premier à y participer à partir du moment où chacun de nos interlocuteurs africains souscrira aux protocoles scientifiques internationaux de préservation et de conservation des œuvres. Il faut souligner que les premiers signaux positifs sont là. »

Faire vivre le musée

Mais d’ici là, le nouveau musée devra compter avec l’existant, c’est-à-dire la collection du musée de l’IFAN. « Tous les musées européens sont centrés sur l’objet, remarque Hamady Bocoum. Nous, on sera sur le vivant. » Comprenez sur le patrimoine immatériel, l’oralité, mais aussi l’art contemporain.

Quid du rôle des Chinois une fois le bâtiment livré ? « Ils avaient tendance à considérer le Grand Théâtre national, qu’ils ont aussi construit, comme leur antichambre, confie un observateur sénégalais avisé. J’espère qu’ils ne voudront pas non plus vampiriser le musée. » Hamady Bocoum, lui, est catégorique : « Ils ne vont pas nous imposer d’expositions. »

Reste une dernière inconnue, le budget de fonctionnement. « L’Etat mettra à disposition ce qu’il faut pour faire autre chose qu’un élément de divertissement », affirme le directeur de l’établissement, sans donner de détails chiffrés. Espérons qu’après les promesses, ce nouvel équipement ne se transformera pas en coquille vide. On le sait, il est facile d’ériger un musée, mais bien plus compliqué de le faire vivre

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